LA NÉVROSE DE MARCHANDISATION

Bernard Doray

Le titre de cette intervention est : la névrose de marchandisation. D’une façon générale, ce terme, névrose de marchandisation, désignera ici ce qu’engage, pour un sujet, la situation psychique d’être ravalé au rang de la chose marchande. Quant à ce singulier : « la » névrose de marchandisation, il ne signifie pas un tableau clinique monotone. Au contraire. Nous l’entendons à la manière dont Frantz Fanon, à la fin des Damnés de la terre, décrivit l’ambiance pathogène de la guerre coloniale comme un mal « atmosphérique », aussi polymorphe que la réalité qu’il infiltrait.

De fait, c’est bien la fréquence et le polymorphisme des troubles, que nous avions découverts et étudiés systématiquement, dès 1980, dans le collectif ouvrier qui a mené l’une des plus longues occupations d’usine de l’histoire de notre pays : l’imprimerie Chaix. Nous avions alors parlé d’une situation névrotisante.

Et c’est sous un aspect encore plus bigarré que se présente, dans une consultation en CMP, les troubles qui sont liées à des situations fort diverses, mais qui ont pourtant ce même air de famille de la névrose de marchandisation.

C’est un homme brisé qui ne se plaint pas des électrochocs qu’on lui a administrés auparavant, parce que les pertes de mémoire qui en ont suivi l’avaient un peu éloigné des événements survenus après ce jour fatal où, espionnant les comptes de ses collègues pour la haute direction, il mit le doigt sur une vilaine histoire. Son honneur lui interdisait de la taire, mais son statut d’instrument au service du sommet de la pyramide n’aurait pas dû l’autoriser à insister pour qu’on l’entende. Il avait vécu la placardisation, il avait été hospitalisé pour une imaginaire psychose maniaco-dépressive, mais jamais il n’avait trahi “la Maison“ où il était rentré très jeune et qu’il appelait aussi la Grande Dame. La soi-disant psychose s’évanouit comme un charme lorsqu’il se décida à prendre un avocat.

Ce sont aussi deux femmes qui ne se sont pas donné le mot et qui, dans la même journée de consultation, relatent chacune leur colère rentrée et leur abattement, à propos du détournement de la caméra de surveillance qui permettait à leur petit patron de les épier à distance et de faire des commentaires sur leur travail. C’est encore cet homme jeune, brillant informaticien spécialisé dans les installations pour les sociétés financières, qui est partagé entre son amour de la belle ouvrage et l’offense qu’est pour lui la cause qui réclame ses compétences, à savoir l’activité de golden boys vis-à-vis desquels il sent monter une haine qui met en danger ce qu’il estime être son équilibre psychologique.
Et puis, avec Nicole Aubert et Vincent de Gaulejac, il y a encore la névrose des très excellents, les cadres hors pairs, qu’on licencie sans ménagement parce que la course aux profits n’invite guère à se retourner vers les services rendus.

Brouillage de l’horizon éthique, hémorragie du sens des activités, et encore, surexploitation, abus et harcèlement… qu’y a-t-il de commun entre tous ces modes de désymbolisation, d’instrumentalisation et de blessures de dignité ?
Dans une approche ordonnée autour de concepts psychanalytiques et psychodynamiques bien ajustés, le professeur Christophe Dejours apporte une série de réponses : le déni du réel du travail, le mensonge institué, l’acceptation des sales boulots, la rationalisation du mal… Cette potion est suffisamment relevée pour qu’il ne soit pas nécessaire d’y ajouter notre grain de sel.
Mais nous proposons que ces violences extérieures, qui viennent percuter l’espace psychique et y semer ainsi leurs symptômes, sont à décliner dans le registre du plus fondamental.
Ainsi, en écrivant un livre sur La dignité, je suis revenu à un auteur que j’avais déjà beaucoup fréquenté, à savoir Karl Marx, et en l’occurrence le Marx de la jeunesse, celui qui à 26-27 ans fondait le système d’une anthropologie matérialiste. Ce Marx-là, donc, idéalisait probablement le prolétaire, mais ce faisant, il disait tout de même l’essentiel : le capitalisme ne lésait pas seulement l’ouvrier par le fait de la rapine de la plus – value, mais, plus encore, par le vol de dignité que cela impliquait. Citations des Manuscrits de 1844 : « le travail aliéné arrache à l’homme l’objet de sa production », il « lui arrache sa vie générique ». Autrement dit, le producteur direct est d’autant plus nié dans son existence de membre de la société humaine qu’il apporte un plus-de-biens dans cette société.

Aujourd’hui, on pourrait dire cela autrement. La généralisation de la plus-value correspond à un développement gigantesque de la civilisation car elle anime d’immenses flux d’échanges entre les humains. Mais qui dit échange dit fonction tièrce, et qui dit fonction tièrce suppose un artéfact médiateur qui ne peut sans dommage être la propriété d’une partie du Tout social. C’est la raison pour laquelle la privatisation du centre des échanges économiques institue nécessairement un biais, une dissymétrie aliénante, et en fin de compte la trame d’une aliénation générale, structurée comme une sacralité. Et j’emploie ici le mot sacralité dans le sens précis où Maurice Godelier la définit dans L’énigme du don : « Le sacré est un certain type de rapport des hommes à l’origine des choses tel que, dans ce rapport, les hommes réels disparaissent et apparaissent à leur place des doubles d’eux-mêmes, des hommes imaginaires ».
Pour donner un peu d’air à ce passage aride de mon exposé, j’évoquerais ici la réflexion de Claude Lévi-Strauss sur le dualisme, dans Anthropologie structurale, avec la double représentation de leur village par les vieux Winnebago, une tribu amérindienne des Grands Lacs organisée en deux moitiés exogamiques. Les dominants dessinaient leur village comme parfaitement symétrique et égalitaire, alors que certains des clans subordonnés, dessinaient le centre comme un lieu de pouvoir. Mais alors, selon l’image fournie par Lévi-Strauss, ils ne se dessinaient pas eux-mêmes. Ils étaient devenus à leurs propres yeux des hommes imaginaires.

Continuons. Dans nos civilisations, on pourrait avancer que la marche de ce processus idéologique par lequel le profit privé s’affirme comme la vérité ultime du travail de femmes et d’hommes de plus en plus effaçables a partie liée avec la promotion du Panoptique, figure générique de la dissymétrie s’il en est. Pour le dire vite : nous pourrions alors tracer deux chemins parallèles. L’un sortirait, par exemple, de l’orbite de l’oculus de la Saline D’arc et Senans, pour nous mener, via les tablées manufacturières, le taylorisme, le fordisme, et la productique, aux systèmes d’usines travaillant en flux tendus qui rapprochent les industries dites « de forme » des industries dites « de process », le tout donnant sans cesse plus de corps et de centralité à un flux de la valeur, qui fait face à un travail humain supposé de plus en plus abstrait.
L’autre serait le chemin parallèle des modes de déhiscence entre l’homme et son double, à travers l’univers plus ou moins constructiviste des usines et des bureaux, depuis le sujet mythique des cages du panoptique, qui va payer son droit d’exister pour un Grand autre par sa capacité à se fondre dans un signe, et à n’être plus qu’une ombre, jusqu’à, disons, la fiction moderne du faux self des parents de Janice Baildon, dans le film Family Life de Ken Loach, qui nous fait vivre les affres d’une adaptation psychotisante à un monde où l’humain devient l’habillage de la vie des marchandises.
Mais est-ce bien cette fatalité simplette des deux chemins qui est à l’œuvre dans l’intimité réelle des subjectivités ?

Cette question m’amène à deux remarques conclusives :

1) Le terme de névrose n’indique pas seulement de la souffrance, et encore moins seulement de la pathologie. Certes, le clinicien du travail doit repérer les processus psychiques liés aux logiques de l’exploitation, de l’aliénation, de la subordination, voire de la néantisation, mais il doit aussi repérer leur contraire : ce que font les femmes et les hommes réels pour réaliser leur vie réelle dans l’univers qui est le leur. Pour faire très bref, je reprendrai volontiers ici la formule de Yves Clot : les ouvriers sont « plus grands que leur tâche », en y ajoutant, avec Jean-Jacques Rousseau, que leur première tâche, c’est celle que leur commande leur « métier d’homme ». Là se trouve, en chacun, le lieu d’un horizon éthique essentiel.

Seconde remarque. Cet intérêt pour la créativité des femmes et des hommes réels dans leurs activités de travail doit d’autant plus être soutenu que, chacun le sait ou le devine, nous vivons une bascule dans la Culture, avec la rupture d’un équilibre plusieurs fois centenaire entre la finance et l’œuvre productive du capitalisme. C’est ce que j’ai appelé ailleurs La fin du capitalisme saprophyte [saprophyte étant écrit ici comme les bactéries parasites saprophytes]. Des oracles prédisent aujourd’hui, pour les pays du premier monde la Grande réforme, l’entreprise sans usine, et pour chacun, un tiers qui ferait corps avec lui, c’est-à-dire un tiers dissous dans l’ego, bref, l’avènement d’une économie de l’immatériel qui inaugurerait une ère mélancolique où, comme chez Kant, des humains sans répondants n’auraient plus qu’à ressasser cette question : que pouvons-nous espérer ? On peut peut-être imaginer un autre programme. Et pour cela, par-delà la légitime et forte ambition d’une discipline universitaire de déployer toutes ses possibilités, il m’apparaît extraordinairement important aujourd’hui, de scruter dans nos sociétés, ce point précis qui est l’objet de la clinique du travail.