Intervention de Bernard Doray au 3ème Colloque Psychologie & Psychopathologie de l’enfant

10 octobre 2009, symposium violences politiques et vie psychique des enfants et des adolescents ».

Intervention (2) de Bernard Doray au 3ème Colloque Psychologie & Psychopathologie de l’enfant :

10 octobre 2009, symposium violences politiques et vie psychique des enfants et des adolescents ».

Violences politiques et vie psychique des enfants et des adolescents

Retour à première partie de l’intervention

[…]

Lors de notre première discussion clinique, la psychiatre d’ Abdelnasser faisait état de l’amélioration de ses symptômes après que fut éclaircie, par les adultes que l’enfant interrogea, une rumination éthique autour du mot « Moudjahidines » (combattants) qu’utilisaient les GIA pour se nommer. Il fallait expliquer que les « Moudjahidines » que les adultes du village avaient longtemps acceptés, qui vivaient dans les bois, et donnaient des bonbons aux enfants, s’étaient métamorphosés soudainement en des sortes d’ogres contre lesquels les adultes du village ont fini par s’armer. Abdelnasser se fit alors une classification : Il y avait les Moudjahidines de la guerre d’indépendance, vieux héros respectés comme son grand-père maternel, les « moudjahidines » islamistes donneurs de bonbons qui, il persistait à le penser, étaient « des gentils », et enfin ces hommes armés qui venaient assassiner les gens, et qui en étaient d’autres que les précédents, « des méchants ».

Une longue soirée passée dans un hôtel sécurisé de Blida où se déroulait au printemps 1998 l’importante Journée Frantz Fanon consacrée au thème : l’« Enfance blessée », m’a permis de photographier les dessins de cet enfant et d’en retrouver leur succession.

Le dessin inaugural décrivait une situation marquée par le sceau d’une menace : Sa maison / une inscription que l’on me traduira par la suite : « il a décidé ce qui nous est arrivé » / La tête détachée à terre / et « un masque » blanc détouré d’un violet pâle, couleurs qui seront par la suite la marque d’une petite collection de figures hautement symboliques.

Je vais maintenant simplifier drastiquement la lecture de la suite des dessins.

La couleur violet pâle revint pour une scène de castration du père qui s’averra la réponse de l’enfant à une circoncision qui n’avait pas été vécu comme très symboligène. Bonne nouvelle : Il y a aussi de la névrose dans le trauma.

Après que les adultes aient aidé l’enfant à se faire sa classification des êtres qui cohabitaient sous la même appellation de « moudjahidines », le dessin suivant était structuré comme le précédant, mais le drapeau national apparaissait sur la maison, au centre, et ses couleurs semblaient s’échapper de lui, pour aller colorer également le masque et divers autre objets. Seconde bonne nouvelle : la resymbolisation passe plus par le travail de la culture que par une pédagogie sans enjeu.

 Le dernier dessin de cette petite série était remarquable. Le masque était toujours là, mais il semblait vivant, comme un personnage maquillé. Finies les pâles figures sarcophages. À leur place, un énergumène, Robokop, transmettant son énergie pour mettre en mouvement un torrent d’informations et de potins sur la situation sécuritaire. Et en dessous de cet appareil, apparaissait, en chair et en os, « un enfant de neuf ans » avec un cartable pour aller à l’école.

Je voudrais ajouter encore ici un détail essentiel pour une clinique de la resymbolisation. Dans le premier dessin n’était pas représentée la coupure du cou, symbole de toutes les horreurs terroristes et aussi métaphore de la coupure infligée à son sexe par la circoncision). Nous avons mis du temps à comprendre que l’enfant avait laissé à l’industrie papetière le soin de représenter l’irreprésentable de cette coupure du corps. C’est en effet le bord de la feuille, juste en dessous de la tête détourée de violet, qui est mandaté pour porter le stigmate d’une véritable coupure. Il y a là une catachrèse qui circule entre la représentation et la chose-même. Nous sommes ici dans l’ambiance de ce que nous appelons thérapie de resymbolisation. La particularité, ici, est qu’elle est organisée autour d’une trouvaille qui ne devait rien à l’inventivité des soignants.

Dans le temps qui me reste, je vais donc styliser quelques autres cas en insistant sur la problématique traumatisme éthique, et resymbolisation.

Abdelkrim, 14 ans, d’une famille de 6 enfants, originaire d’un village près de Boufarik connu pour être la première localité à s’être doté d’un groupe d’auto-défense (des « patriotes »), Abdelkrim, donc avait vu des scènes très violentes, des mutilations et des cadavres piégés qui explosaient.

Mais il avait surtout été question d’un grand frère mort sur un chemin miné par le GIA. C’était un garde communal (civil armé et rémunéré qui participaient à la défense de la population civile).

Abdelkrim présentait des crises d’angoisse, des vertiges dans des situations émotionnantes, et des phobies scolaires qui furent à l’origine d’un traumatisme éthique. La professeure qui enseignait le français malgré les menaces du GIA ne pouvait pas laisser entamée son autorité par une obscénité dessinée sur le tableau de la classe à son intention. On lui souffla que Abdelkrim devait bien être le coupable, puisqu’il se cachait de l’école. Ainsi le frère du jeune homme mort en combattant le GIA fut interdit de cours de français pendant deux ans par une enseignante qui bravait le même GIA en enseignant le français et qui pensait qu’elle ne devait rien lâcher de son autorité, quitte à commettre une injustice.

De son côté, lorsqu’Abdelkrim avait 10 ans il fut déjà témoin d’une bouleversante confusion éthique. Alors que le village était sous l’emprise du GIA, un autre frère fut torturé pendant de nombreuses heures parce qu’il refusait d’être enrôlé par les terroristes. Il n’avait pas flanché, mais, par suite, la terreur ne le lâchait pas. Il s’est décidé à porter plainte à la gendarmerie. Mais les gendarmes ne crurent pas son récit, et il le maltraitèrent comme suspect d’appartenir au maquis du GIA.

Face à ces traumatismes éthiques en série, l’équipe de soins resymbolisa la situation, notamment par un échange épistolaire avec son établissement scolaire, et par ailleurs, en mobilisant les moyens du bord avec les moyens du bord pour exaucer ce qui était devenu le rêve d’Abdelkrim : apprendre le français.

Mohamed, 9 ans, appartient à une famille nombreuse avec un père deux fois remarié, mais c’est le seul garçon du couple actuel. Il était déjà venu à l’hôpital deux ans auparavant pour des troubles de l’articulation du langage. Il était revenu pour des troubles du comportement, des « fugues », et des palpitations.

Il avait subi un traumatisme majeur quand un commando du GIA avait pénétré dans son école, et égorgé une de ses petites voisines sous les yeux de tous les enfants. Il s’était alors approché du corps et l’avait regardé. Mais c’est après-coup que les troubles ont flambé, quand il a vu une tête coupée suspendue par du fil de fer barbelé sous un pont. Mohamed était alors sous l’influence contante de la peur.

Dans la thérapie, il a livré un premier dessin significatif. Un camion près d’une fleur coupée qui semble suspendue et à l’envers. Il sourit quand sa thérapeute fait le lien avec la tête suspendue dans le vide.

Dans un premier temps, cet enfant qui avait des problèmes de langage et qui était peureux devant la folie des adultes, se débloque. Il fanfaronne autour de récits héroïques ou tragiques. Puis il admet sa peur et la met au travail. Quelques poules dont il coupe le cou en font les frais… Il domestique ainsi le mauvais génie de la cruauté. Lui qui était très brouillon devient appliqué, méthodique à l’école et il en tire un réel plaisir. On semblait aller ainsi vers une guérison cicatricielle quand a surgi l’imprévu. De manière répétitive, sa thérapeute fait le même lapsus . Elle troque son prénom, Mohamed, pour Abdelkader. Comme elle lui en faisait la remarque, il lui répond que Abdelkader était le prénom de son frère décédé (dont on n’avait pas parlé jusqu’ici).

C’est alors que Mohamed produit un dessin de sa nouvelle manière : tracé à la règle. C’est en un sens une reprise du dessin inaugural. On y retrouve la voiture et quelque chose qui est suspendu à une tige ou un cordon. Mais au lieu d’une fleur dessinée à l’envers, c’est le couple des deux frères, Mohamed et Abdelkader qui sont dessinés bien à l’endroit. Et le cordon n’est pas relié à un ciel vide, mais à la mosquée représentée dans la géométrie d’une instance tièrce. Peut être était-ce là sa réponse à la parole excessive de sa mère qui le menaçait d’avoir les mains coupées en enfer s’il continuait à chaparder, et peut-être était-ce aussi la réponse à ses propres provocations, telle qui consiste à marcher à quatre pattes au milieu de la chaussée, au risque de se faire écraser par une voiture : probablement pour angoisser sa mère, mais aussi, peut-être, pour explorer l’énigme de la frontière entre les deux frères, le mort et lui, le vivant, réunis sous la même égide divine.

Hasna a été adressée par une directrice d’école à la consultation de pédopsychiatrie deux ans après le massacre de sa famille. Sa symptomatologie était plutôt muette. Elle banalisait probablement pour tenir la douleur à distance. Cela s’est passé à la tombée de la nuit. La scène traumatique a été marquée par le sacrifice de sa tante maternelle une enseignante imposante et courageuse, qui venait de perdre son père assassiné cinq jours auparavant. Elle a ouvert la porte et est venue au devant des terroristes : « Qu’est-ce que vous voulez ? Pourquoi vous êtes là ? ». Et elle a été immédiatement égorgée.

Cette diversion n’a pas aidé le reste de la famille. Les tueurs avaient une liste et ils ont égorgé systématiquement. Certains qu’ils ont voulu emmener se sont débattus mais cela ne les a pas sauvés. Seules Hasna, sa sœur jumelle Yassan et Himen, une autre sœur, ainsi que leur mère ont été épargnées. Yassan dormait au moment de ces événements, et elle s’est réveillée au milieu de ce carnage. Les trois sœurs ont perdu en cinq jours leur père, leurs oncles et tantes, et leur grand-père. De son côté, la mère a perdu ses sœurs, son mari et son père.

Le père des trois sœurs était un père aimant, qui avait un bon métier dans une société nationale. Après le massacre, la mère resta assez absente pour ses filles. Elle compensait par une hyperactivité que l’administration des victimes lui donnait l’occasion d’épanouir. Cette mère s’aperçut aussi qu’elle était enceinte au moment du massacre. Ce fut un garçon auquel on donna le prénom du père mort, et qui commençait une carrière d’enfant – roi. L’un des oncles, qui n’était pas là au moment de la tragédie et qui s’était installé dans la maison où cela se passa fut admis une fois dans l’Hôpital Frantz Fanon, dans un état confusionnel peut-être consécutif à un excès de consommation de drogue. Par la suite il a gravement décompensé sur un mode plus psychotique. Parfois, la grand-mère rescapée venait lui tenir compagnie, mais il refusait toute aide. On disait qu’il parlait la nuit avec les fantômes : ses sœurs, ses frères, qui rôdaient dans la maison…

Un travail de soutien à la resymbolisation de cette situation aurait demandé une prise en charge importante dont seule a semblé prendre la mesure de l’importance, la directrice de l’école, qui connaissait ces situations puisque le quartier recevait des victimes du terrorisme déplacées. Entre temps, le mortifère avait foré ses sillons.

Rachid, 10 ans est arrivé à la consultation pour une encoprésie survenue une semaine après l’assassinat de son oncle dont il fut le seul témoin de sa famille. Des hommes armés sont arrivés, que son oncle connaissait. Ils lui ont demandé de les suivre. Brusquement la scène est devenue très violente : des militaires qui arrivent, les terroristes qui tuent l’oncle à la hâte avant de s’enfuir. Cet oncle, qui habitait la maison de Rachid, revenait du service national, raison de son assassinat.

Rachid est envahi par l’ambiance de terreur et il précise : « C’est devenu des carnages de familles. Ils tuent tout le monde : des adultes et des enfants. Alors qu’avant, c’étaient les policiers qui étaient ciblés, les journalistes ». Très angoissant aussi pour l’enfant, car relevant d’une incompréhensible étrangeté, étaient les massacres de moutons et de vaches.

On retiendra de ce cas un élément de traumatisme éthique : il y a eu un vol de matériel au village. Le père de Rachid a été accusé de collaboration avec les GIA. Sa famille le pense innocent. Mais il a fait 2 ans de prison et c’est un homme complètement brisé par les tortures et les mauvais traitements, incapable de travailler, qui est revenu dans la famille, famille qui allait être victime du GIA qu’on l’a accusé par ailleurs de soutenir. Par contre, le village s’est mobilisé pour son autodéfense, ce qui a fait cessé les insomnies de Rachid.

Le cas de Rachid a été l’objet d’un travail de remise en lien et de soutien de l’enfant, qui s’est avéré d’une efficacité inespérée. Au début, devant cette famille extrêmement pauvre, qui devait s’endetter pour payer le taxi de la consultation, le service a tenté de lui obtenir des aides (protection sociale, soutien aux victime) qui ont toujours été refusées.

Mais l’école et le service de pédopsychiatrie se sont bien coordonnés, et une certaine élaboration du symptôme fut récompensée par la remise en route du moteur anal, ponctué par le dessin noir et marron de « l’homme qui conduit sa voiture ». Il y eut ensuite des hauts et des bas, en fonction des assassinats. Mais Rachid a commencé à investir l’école. Il a cessé d’être dispersé. Il s’est concentré et fut si bien encouragé par l’institutrice que ce gros garçon moqué par les autres obtint un tableau d’honneur.

C’est alors que Rachid a commencé à parler de son père en tenant des propos compréhensifs, en le portant dans sa pensée et en imaginant une réparation de son état. Parallèlement à cet optimisme de Rachid pour son père, son frère aîné décidait de finir rapidement une formation de menuisier pour aider financièrement sa mère. Dans le même temps cette mère décida de suivre des cours de français pour faire un jour un vrai métier.

En somme, la grande voiture marron de Rachid avait finalement embarqué toute sa petite famille. Et puis Rachid travaillait bien en classe. Il était parmi les premiers de sa classe. Il voulait étudier pour être un artisan comme son grand frère. Seul bémol, dès qu’il se passait un événement tragique, ses tripes reprenaient la commande de son moteur anal.

J’évoquerai maintenant très rapidement le cas de Khaled, 12 ans au monment de la consultation. Comme d’autres, il a confié à un magnétophone sa terrible histoire, ce qui faisait partie de la thérapeutique. Mais il a aussi conduit le cinéaste Azzedine Meddour qui, cette même année 1998, réalisait le film Douleurs muettes, jusqu’à sa maison dans la montagne de Chrea, où il n’état jamais revenu. Toute sa famille a été assassinée d’une façon particulièrement épouvantable : égorgés ou brûlés vifs. Cette scène traumatique que Khaled a vue sans pouvoir la croire réelle, avait un double fond qu’il ne confia qu’au magnétophone : son père aurait échappé à son devoir en mourrant d’une crise cardiaque dès que la hache a entamé la porte, et c’est la mère qui a fait face aux assaillants. Les migraines et les pertes de connaissance sont apparues au quarantième jour, à la levée du deuil qui coïncida avec la mort d’une tante qu’il a tenu à voir, alors qu‘il n’avait pas pu accompagner les massacrés au cimetière.

Recueilli dans sa famille en ville, il était devenu un garçon silencieux en même temps que le clivage se levait. Il pansait ses plaies psychiques en appelant à lui de bonnes images du passé et le dessin a pu soutenir cette activité mentale. Et il est revenu progressivement vers la société des autres.

Khaled fait parti des enfants et adolescents qui disent ne pas désirer de vengeance et s’en remettre à la loi du Divin.

Il y a encore le cas de Farida, la seule à avoir vu sa mère accompagnée de sa petite sœur exploser en lambeaux de chair lorsqu’elle a ouvert la porte piégée de la maison de son frère, l’oncle de Farida, Son père se remaria très vite, la vie repris son cours sous le signe de l’oubli, mais Farida, l’enfant-mémoire restait repliée et parlant surtout à travers ses symptômes.

Et nous évoquerons encore Amina, dont la haute silhouette et les clairs propos traversent aussi le film Douleur muette. Elle-même a résisté aux interdits des GIA dans son quartier de Blida. Elle avait 11 ans quand ils sont venus au milieu d’une fête familiale pour assassiner son oncle. Amina ne pardonnera pas, même si elle réprouve les violences inutiles contre les terroristes, mais cette fille faite pour aimer la vie, qui parlait aux garçons et racontait aux psychologues ce qui se passait en elle, fit une tentative de suicide lorsque, à 13 ans, sa vocation à devenir chirurgienne fut contrariée. Dans le film Douleurs muette elle commentait : « À quoi bon vivre si je ne pouvais pas réaliser mes rêves ».

Quel rapport entre la trilogie [travail de la culture – resymbolisation -traumatisme éthique] et ces observations ?

Naturellement, nous ne prendrons pas la matière de ces crimes contre l’humanité pour faire de la science expérimentale, mais nous pouvons indiquer quelques regroupements de questions cliniques. Ainsi, sur la constitution du trauma : l’importance éthique de la scène traumatique initiale, l’étrangeté et le premier clivage. Les traumas de ceux qui n’étaient pas là. Ensuite, l’importance du décollement du sujet d’avec ces scènes mais aussi d’avec les masques d’emprunt du sujet (le film, l’écriture, le témoignage, et le soutien des garants). Les interventions resymbolisantes et porteuses auprès d’autres institutions. Dans l’accumulation des traumas, le travail des traumatismes entre eux. Les effets de la confusion des actes de justice, les traumatismes éthiques proprement dits.

Les procédés opportunistes : catachrèses, détournements des incidents tel un lapsus, les bonnes coïncidences, les moments d’amplification (Cf le mouvement des patriotes).

FIN.