Ce titre, qui inscrit un « État des lieux – 2009 », m’a été inspiré par le rapprochement entre notre colloque d’aujourd’hui et un autre, que j’avais organisé il y a une quinzaine d’années dans le cadre de la mission recherche du Ministère des affaires sociales, sous l’intitulé plutôt large : Les traumatismes dans le psychisme et la culture

Un peu comme celui que nous clôturons maintenant, ce colloque convoquait des disciplines diverses. Mais aussi de nombreux acteurs étaient venus de pays qui connaissaient ce que l’on commençait à appeler des crises humanitaires. Ce rapprochement des deux colloques nous porte à nous demander : que s’est-il passé en une quinzaine d’années ?

Aujourd’hui, la question traumatique n’est plus une innovation. Elle s’affiche au point que l’on se demande si elle n’est pas un grand symptôme des maux latents de nos sociétés. Nous voyons bien que des savoirs et des savoir-faire se sont enrichis, que des débats se développent, et que l’on produit parfois d’authentiques recherches. D’un autre côté comme tout ce qui est l’objet de l’industrie du Vivant lorsqu’elle s’applique à exploiter les troubles de la psyché, comme ailleurs le colza ou les forêts tropicales, le soin du traumatisme a à faire avec les brevets, les protocolisations réductrices, et l’appauvrissement des diversités intellectuelles.

Dans le petit monde des gens au courant, on plaisantait volontiers, il y a quinze ans, devant les méthodes de détraumatisation, jugées parfois cocasses, qui étaient mises sur le marché outre-atlantique. C’était, par exemple, ces désensibilisations aux souvenirs traumatiques par des « tours en hélicoptère militaire » mises au point par Raymond Scurfield dans le cadre d’un programme pour les vétérans du Vietnam, à Seatle. Ou encore, moins onéreuse, la méthode de Françoise Shapiro. Il s’agissait-là de fatiguer le trauma par un protocole qui convoquait ensemble, l’induction de mouvements oculaires et la sollicitation des mauvaises réminiscences. Une méthode de maîtrise qui est un peu à la psyché ce que l’épidémie de vidéo-surveillance est à nos villes.

Ces méthodes faisaient l’impasse sur la complexité subjective, mais du moins, il était loisible de les critiquer, puisqu’elles étaient présentées dans les banques de données médicales. Nous en étions aux prémisses. Aujourd’hui, l’EMDR, pour la nommer, est devenue une marque déposée, littéralement non discutable du point de vue scientifique dans des conditions normales, et qui a conquis de vastes espaces commerciaux, soutenue en France par l’INSERM, faisant cause commune avec des assurances, et qui ne craint pas de se présenter de manière publicitaire comme la psychanalyse du XXIème siècle. Rien que ça.

Dans un autre secteur de la marchandisation de la psyché, la montée culturelle du paradigme du cynisme a présidé à l’audience hégémonique du PTSD, comme le décrivent bien Didier Fassin et Richard Rechtman dans leur ouvrage L’empire du traumatisme. Ces auteurs relatent ainsi ce moment de 1980 où, après avoir fait les comptes de la guerre du Vietnam, pacifistes et bellicistes états-uniens s’entendirent, pour trouver chacuns leur bénéfice symbolique et financier, dans l’acceptation des grands auteurs d’atrocités parmi le peuple des victimes à dédommager.

Nous ajouterons qu’il fallait pour cela plier la clinique de manière telle que, comme l’écrivent nos auteurs « la définition du trouble n’appelle pas la moindre distinction morale relative à la signification de la violence ». Des actes, donc, considérés comme intrinsèquement dénués de signification. Ce mensonge convenu, qui reproduit l’écrasement éthique souvent consécutif au traumatisme lui-même, fut donc le début de la grande carrière du concept du PTSD, à partir de la publication du DSM III en 1980.

Mais je laisse ici la parole de la critique pour vous présenter l’orientation d’un travail qui est la nôtre, et que nous désignons parfois par le terme de thérapie de resymbolisation active. Cette orientation n’est évidemment pas venue toute seule.

Dans le colloque Les traumatismes dans le psychisme et la culture déjà évoqué, Marcelo Viñar nous disait : « Le terme de névrose traumatique désigne [classiquement] le dérèglement de l’appareil psychique qui demeure submergé et enterré dans l’horreur de la violence du trauma, sans pouvoir dissocier le passé du présent, et qui reste à jamais ancré et fixé ».

Le point important, ici, est ce « à jamais », oracle qui cloue le thérapeute comme son patient dans une stase indépassable, et sans phrase.

« Je suis morte » disait comme en écho Denise, dans un groupe de travail réunissant des femmes de la banlieue Nord de Paris, la plupart émigrées. Ce jour-là, il s’agissait de s’inspirer d’une coopérative de femmes d’Algérie, leurs sœurs en quelque sorte, pour établir la charte d’un travail coopératif digne et émancipateur. Denise venait d’expliquer longuement ce qu’avait été pour elle la violence du travail à la chaîne alors qu’elle avait 15 ans, et elle avait poursuivi par l’évocation d’une autre expérience d’abus, plus pernicieuse, qui avait jeté son ombre sur toute sa vie de femme.

Mais elle, qui se disait morte, nous disait aussi, et avec une intense émotion, qu’elle était née une seconde fois, dans ce groupe métissé de femmes, quand elle avait pu écrire dans une revue, jouer avec les autres une pièce de théâtre de leur composition et vivre d’autres expériences improbables qui ont fait d’elle, irréversiblement, une actrice de sa vie… avec en prime, disait-elle,la possibilité de laisser à sa descendance une trace de son passage sur la terre.

Ici, nous sommes au cœur du travail “de resymbolisation“. Pour y accéder, le clinicien doit se déprendre un peu de la croyance en une immunité spéciale des docteurs par rapport aux maux qu’ils soignent. Si les situations traumatisantes relèvent souvent d’un défaut qui se niche dans la civilisation ; si, comme le disait hier François Lebigot il n’y a pas d’humanité là où il n’y a pas de narration et si une seconde naissance peut tenir à ça : trouver dans une initiative culturelle et militante une scène sociale pour y représenter sa vie comme suffisamment valable, alors la suite du propos de Marcelo Viñar, qui concernait les traumas des violences politiques, prend une signification éthique et théorique plus générale. Je le cite :

« La séparation entre la personne saine et la victime est très sécurisante… (Mais) une notion me semble essentielle pour l’accueil du traumatique dans la violence politique. Il ne s’agit pas seulement d’une maladie de l’appareil psychique ou du soma, mais d’une souffrance qu’il faut inscrire dans une pandémie de l’humanité. »

Ne pas dénier que le clinicien est quelque part dans le même bain que le patient car le monde humain est un, n’invalide certes pas le regard distancié, qui est indispensable pour la rationalité de l’acte clinique. Mais cela nous conduit du moins à réévaluer certains poncifs.

Il arrive par exemple que la neutralité du thérapeute soit toxique, surtout si elle s’accompagne d’une ignorance du contexte de ce qu’a vécu le patient et de l’intime certitude que ce qui lui est arrivé ne pourrait en aucun cas lui arriver à lui-même. Il est des situations où la fraternité est thérapeutique.

Au Burundi, s’est déroulée en 1993 une tentative de génocide de la population Tutsi qui, dans l’indifférence totale de la communauté internationale, a été la répétition générale du génocide rwandais qui eut lieu six mois plus tard. Le Docteur Sylvestre Baramcira, interrogé avec Michel Dugnat, nous a décrit des dépressions profondes, rebelles aux traitements, et qui s’apparentaient à une condition sociale. Ces états ont d’ailleurs un nom dans la langue kirundi : Atabongé

Sylvestre Baramcira nous a expliqué : « Ceci signifie que la personne est dans un état de mort vivant, elle est morte parce qu’on l’a tuée, même s’il elle reste vivante. Cela rend difficile le traitement. Il faut que les patients aient confiance et qu’ils considèrent pratiquement le thérapeute comme l’un des leurs, sinon ils ne s’expriment pas. Il faut, ajoutait Baramcira, que vous déclariez votre réprobation de ce qu’il a vécu. »

On aura bien compris que la mort dont il est question ici n’est pas le théâtre de la mort. C’est la perte absolue et la mort du désir. Pas de question d’appartenance ethnique ici. Le monde se sépare entre les soignants acceptables qui « ont le sentiment que la dignité humaine doit être placée avant toute chose », et les autres. Autrement dit, rien n’est possible sans la réinstallation d’au moins un garant qui dise que c’est toute l’humanité qui est mortifiée et dégradée là où d’aussi grandes indignités sont perpétrées.

Est-ce demander la lune que d’avoir besoin de ce premier don de parole par le thérapeute qui permet au patient de savoir à qui il va se confier ? Et encore : une telle exigence ne vaut-elle que dans les situations extrêmes ? Ce n’est pas certain.

Freud, qui aimait l’archéologie et les sculptures a repris à sa main une phrase de Léonard de Vinci pour nous dire que la suggestion, le « en plus » donné par le docteur qui pratique l’hypnose, ne fait que plâtrer le symptôme dans une attitude convenue. Edward Bernays, son neveu, avait d’ailleurs bien compris la leçon, lui qui inventa en partie la publicité moderne qui, sous couvert de nous en donner plus, chosifie tout et apporte des réponses à des questions qu’on ne se pose pas. Au contraire dit “Léonard Freud“, le travail « per via di levare » découvre, dégage le trésor de la causalité des causes, qui était déjà là comme le Moïse de Michel-Ange était déjà-là dans le bloc de marbre de la montagne de Carrare.

Seulement voilà. Dans la vraie vie, la femme du 9.3. qui est née une seconde fois en faisant ses comptes avec des décennies de souffrance névrotique, n’aurait jamais connu les trésors de créativité et d’audace qui existaient en elle à l’état de stase et qu’a mise à découvert une action collective, si n’avait pas existé, au départ, une offre guidée par un désir d’émancipation relevant des pulsions du politique.

Revenons maintenant dans le cadre d’une psychotérapie. Nous pouvons évoquer un don qui a constitué la première mise pour créer ce que Concepcion Doray a appelé avant-hier un accordage signifiant. Il s’agissait d’une coquille dont la couleur particulière attestait la plage où elle avait été ramassée, dans la ville même où celle qui recevait ce don avait dû fuir son Algérie. Ce don initial du thérapeute, accompagné d’une confidence à propos de sa propre peur dans le même contexte, réalisa son effet bien plus tard, à la fin de la psychothérapie, lorsque cette patiente fit à son tour la vraie confidence d’un moment essentiel où la peur avait failli emporter sa raison.

Le travail de resymbolisation active soutient ainsi le sujet dans une réparation interne qui procède d’un travail de réaccordage de la relation du sujet avec la culture. Alors l’humanisme n’est pas seulement un parti-pris philosophique. Il se lie pratiquement à la technique clinique pour poser des actes soignants parfois hétérodoxes, et jamais protocolisés. Un homme, qui n’était pas un médecin, a porté au plus haut une telle conception éthique de l’exercice de son métier.

Le Juge Joan Guzman, le “juge de Pinochet“, donc, fait partie des personnes que j’ai interviewées pour mon livre La dignité. Son propre ouvrage autobiographique est intitulé : Le bord du monde. On pourra voir dans ce titre la posture d’un homme qui a fêté en son temps le coup d’état, qu’il jugeait alors être un acte éthique salvateur, et que le sort a désigné par la suite pour être confronté à la plus rude des désillusions, lorsqu’il eut à connaître l’atrocité de la répression. Il relate ainsi ses réveils trempés d’une sueur « poisseuse », venue de « cauchemars trop vraisemblables », et évoque ses « interminables longueurs dans sa piscine » pour « éliminer la toxine » du « secret » qui « empoisonnait son esprit ».

Le titre du livre Le bord du monde où il relate cette expérience pourrait alors nous évoquer un regard misanthrope sur une planète décidément trop peu fréquentable. Comme une version noire du balcon myope de Saul Steinberg dessiné pour la première couverture du New Yorker. Le tiers de la perspective est occupé par le 9ème Avenue, au loin, la Chine est un simple trait. Mais, en l’occurence, cette capacité de mise à distance fait partie de l’engagement humaniste dans la mêlée du monde. Voyons cela.

Nous sommes le 21 janvier 2001. Guzman s’est retiré dans une résidence discrète pour méditer une décision importante. À la Télévision nationale chilienne, il entend les aveux publics du Général ancien préfet de la région militaire du Nord, à propos des exactions qu’ont fait subir à quatorze prisonniers politiques dont il avait la garde, le commando qu’on appellera plus tard la Caravane de la mort. Eux disaient la Caravane de la bonne humeur.

Le témoignage : fracas osseux, énucléations : atroce en tout point. Un déchaînement de sadisme venu « des lieux des plus noires pulsions de l’âme humaine » écrira Guzman. Mais ces choses-là s’apprennent dans certaines écoles militaires. Et surtout, c’était l’un des actes fondateurs de la dictature par laquelle la nouvelle éthique du libéralisme passait de l’Académie au terrain. Alors est arrivée la réplique. Là est la faille qui allait retourner la perversité de la loi d’amnistie alors en vigueur. Car le trajet de cette équipée barbare était semé de corps encore enfouis qui échappaient à une amnistie, puisque celle-ci ne s’appliquait qu’aux affaires antérieures à sa promulgation.

Alors la lunette qui fait le regard distant, se retourne. Elle devient une loupe. C’est dans des os mêlés au sable du désert andin d’Acatama et dans d’autres lieux, que le grain du réel finit par se révéler et par composer le tableau d’un moment majeur de déglingue de la Culture mondiale.

Ici, c’est Hans Holbein et son tableau des Ambassadeurs, sur lequel Olivier Douville a fait un précieux commentaire, que l’on pourrait invoquer. De sa place, le juge Guzman voyait un grand coin de l’immense processus de déliaison qui allaient répandre la guerre économique et la mise à mal de la civilisation au quatre coins de la planète. Et il s’est attaqué sans céder au vertige, à la plus titanesque charge de justice que l’on puisse imaginer : curer les écuries d’Augias de la politique états-unienne en Amérique latine, en élargissant l’écheveau jusqu’au plan Condor, jusqu’à Henry Kisinger, bref, à l’ensemble de la politique criminelle des Etats-Unis pour sa domination continentale.

Alors, ce titre, Le bord du monde, peut s’entendre comme l’épure parfaite d’une cassure de l’unité des mondes humains : la Cordillère andine comme un banc de géant, face à une immensité sans bord. On ne s’appartient pas lorsqu’on a pour tache de resymboliser une situation. On appartient à la situation et à sa taille.

Venons-en maintenant au vif de notre travail clinique. Nous allons d’abord le présenter sous sa forme la moins apprêtée, la plus quotidienne.

Commençons par un moment de la préparation de notre colloque, dans le cadre du Séminaire du Cedrate. Il s’agissait d’une situation qui a déjà été commentée ici mercredi. Un homme que sa psychose laissait dans la douleur de n’avoir aucune intimité psychique amena comme première mise symbolique, à l’association où il allait plus tard trouver bien plus qu’un refuge et un lieu de soins, un livre titré Le portail, venant du fond de l’entreprise génocidaire des khmers rouges. Le contenu de ce livre resta en souffrance, mais l’acte de son dépôt permit de faire suffisamment de suture pour ouvrir d’autres portes.

C’est sur l’impression laissée par cette discussion sur l’ouvert, le fermé, et les impasses du dicible, que vint à moi le sens du cadeau symbolique d’une patiente que j’appellerai Thida :« bonne fille », en cambodgien. Il s’agissait d’une statuette

Thida est fille de réfugiés du génocide cambodgien. Depuis des mois, elle égrenait des reproches terribles à l’endroit de ses parents qu’elle décrivait comme particulièrement malveillants et même maltraîtants. Après plusieurs événements qui ponctuèrent le cours de notre travail, apparut le rêve d’un fleuve sans rivage aux flots glacés : la gueule des enfers, le Stix, protégée par une rideau d’eau. Cette eau venue d’en haut, peut-être un trop plein des larmes de ses ascendants, faisait comme une tenture, un guichet, un filtre. Sa sœur passe sans encombre de l’autre côté, sur un radeau. Elle, qui était sur le même esquif que sa mère, allait sombrer avec cette dernière, qui avait commis une grande faute.

J’ai pensé alors à un propos relaté par le psychiatre Alain Pidolle. Cela se passe à Phnom-Penh, à l’OMS, après la chute des Khmers rouges. Pidolle demande à un médecin cambodgien une explication sur l’étrange régime des eaux de l’immense lac Tonlé Sap qui est animé d’un courant qui s’inverse à la saison sèche. Son interlocuteur répond de manière énigmatique : « nous sommes le seul pays au monde où un fleuve peut couler dans les deux sens. Nous sommes également le seul pays qui a perpétré un auto-génocide massif ».

Les cours des fleuves ont souvent inspiré des métaphores du cours de la vie. Dans les mythes Ta-Oi que nous avons recueillis au Vietnam proche, la remontée des fleuves renvoie les défunts dans la masse originaire où se recycle la vie. Mais ici, avec un génocide il s’agit de l’altération de la Vie de la vie. Peut-être est-il question de cela dans le rêve de ce guichet compliqué pour gagner le pays des morts normaux.

Quoi qu’il en soit, son rêve a ouvert Thida au partage avec un étranger de son histoire et de celle des siens. Le récit coule alors comme un robinet. Il est à la fois précis et lacunaire. Mais le point central est probablement ce moment où le père suit la femme qu’il venait d’épouser, en s’évadant du camp khmer rouge pour quitter le pays et en faisant à sa sœur aînée la promesse qu’il reviendrait la chercher.

Celle-ci découpa alors une étoffe résistante et en donna la moitié à son frère pour attester que morts ou vifs, ils se reconnaîtraient ou on les reconnaîtrait : le Sum-bolon dans une forme parfaite et universelle : ce qui permet la remise ensemble (sum, συμ) de ce qui a été dispersé, jeté (ballo, βαλλω). Le signe de re-connaissance.

Mais le frère et la sœur ne se sont jamais revus. La tranche du tissu resta ouverte, sans répondant. La violence de son père pour sa famille et la faute de la mère trouvent probablement leur source dans cette parole trahie qui appartient, en fait, à la logique de l’autogénocide. Ce que Thuda a commencé à entendre au moment où a commencé le procès des chefs Khmers rouges.

En réfléchissant à tout cela, j’ai regardé d’un autre œil la petite statue dont cette patiente m’avait fait le don symbolique : la fille – bouton imaginaire…, peut être le point de capiton pour tenir ensemble les morceaux de la famille emportés par la furie de l’histoire, et peut-être une fille pathétique immobilisée dans une fonction d’impossible tenant-lieu, de suture vivante pour une plaie sans bords ? Le troumatisme, disait Jacques Lacan.

J’ai tenu à vous rendre ainsi compte du travail, comme il se fait. Maintenant, je vais consacrer le temps qui me reste à vous faire partager de manière plus synthétique des éléments théoriques et éthiques que nous tenons comme importants, à partir des expériences que nous avons eues au Cedrate.

Notre premier programme de recherche a été financé par l’INSERM et il a donné lieu à un recueil de cas cliniques dans onze pays avec, chaque fois, un travail de terrain. Il en est issu un réseau de travail durable, et la consolidation de notre sentiment concernant la faiblesse du PTSD en tant qu’outil dans le travail clinique. Il fallait donc innover.

La question de l’unité et de la diversité du trauma nous est apparue complexe. Dans nos pratiques comme dans la littérature nous avons été sensibles à ce qui nous est apparu comme un fonds commun de souffrance éthique dans des situations traumatiques fort diverses. Par exemple, Françoise Sironi, dans son travail sur la torture, reprend le concept « d’ambiguïté », avancé par le psychanalyste argentin José Bleger pour rendre compte de l’état de régression psychique particulière que peut engendrer, chez la victime, l’expérience de retour à un monde archaïque. Il insiste sur la dimension de confusion, alors que l’école française met l’accent, comme nous l’avons entendu hier, sur le couple néantisation – jouissance comme conséquence de l’effraction de la psyché vers l’originaire.

Par ailleurs, dans la recherche qui a abouti au livre Les sources de la honte dont l’objet n’était pas la torture, mais la violence sociale exercée au quotidien sur les plus exclus, Vincent de Gaulejac se réfère de manière tout aussi convaincante que Sironi à ce même concept d’ambiguïté avancé par Blejer. Question : quelle similitude entre ces expériences : la torture, les blessures de guerre, et l’exclusion sociale ?

Cette courte évocation plaide pour un fonds commun du traumatisme organisé autour de l’expérience de néantisation en tant que sujet humain (situation psychique dont la jouissance paradoxale ne serait alors qu’une déclinaison), et de l’effacement même fugitif des garants de la culture.

Remontons alors du symptôme à la cause. Une longue fréquentation de la problématique de la néoténie humaine, autrement dit du fait que la constitution de l’individu humain s’achève dans la culture et non pas dans la nature sous la loi du code génétique, pourrait rendre compte de cette névrose de l’humanité.

J’ai explicité cette approche dans le livre La dignité , et je lui ai donné un complément d’actualité dans un article publié dans le dernier numéro de la Nouvelle revue de psychosociologie.

Développer ce point de vue nous entraînerait trop loin. Disons de manière probablement trop compactée, que chaque naissance humaine engage l’individu qui en sort dans une problématique symbolique dont il est d’abord la mise. Autrement dit, il est un objet symbolique au sens plein avant d’avoir un accès propre “au Symbolique“. Et l’enfant humain, né dans l’impéritie où le laisse la dé-naturation de son être, risquerait l’effacement si cette créance que lui reconnaît l’ordre de la culture faisait défaut.

On pourrait alors considérer la possibilité de ce « faire défaut » comme la première forclusion possible, possibilité qui serait la cause commune de la névrose humaine.

De notre point de vue, c’est en surimpression à cette possibilité générale de l’actuation d’une indignité essentielle, que se déploient les particularités de chaque trauma : particularité des histoires singulières, et particularités des situations. La violence d’un tremblement de terre qui suscite une solidarité immédiate n’est pas la même chose que la torture subie dans l’isolement, laquelle est bien différente de celle d’un accident de la route et encore d’un traumatisme intergénérationnel. Et qui plus est, chaque type de scène traumatique comporte une charge de déshumanisation particulière. Lors des massacres de civils en Algérie ou au Rwanda, la situation psychologique d’un enfant qui a vu sa mère venir au-devant des tueurs pour permettre à ceux qui le pouvaient de s’échapper, n’est pas la même que celle de celui qui a vu son père détaller en plantant là toute sa famille.

J’en viens maintenant à la question de la métaphorisation.

Il est courant de dire que le trauma est hors symbolisation car le clivage bloque les processus de métaphorisation. Cette affirmation pourrait admettre quelques nuances. Notre réflexion sur ce point est venue dans un séminaire clinique mené en 1998, dans le Service de pédopsychiatrie de l’hôpital Frantz Fanon à Blida, dans un contexte plombé par les exactions du GIA.

Une série de cinq dessins d’un enfant de 9 ans a particulièrement retenu notre attention. Elle nous a mis sur la voie du soutien thérapeutique au travail de resymbolisation que la pulsion de vie oppose, dans le sujet, au mortifère. Dans le cas des dessins de cet enfant, il s’agissait centralement de représenter l’inconcevable à travers une série de métamorphoses : une gorge coupée qui faisait écho au traumatisme d’une. Certes, cet enfant n’avait pas représenté l’objet de cet effroi qu’aucune métaphore ne pouvait porter, mais il avait surmonté cette impossibilité par un procédé de catachrèse, autrement dit, dans ce cas, le détournement d’une chose (le bord d’une feuille), pour en faire le signifiant opportuniste d’un signifié en souffrance.

Ici, c’est donc le bord, autrement dit la coupure de la feuille de papier, qui, placée juste au col de la tête dessinée comme tombée sur le sol, représentait d’une manière taiseuse l’horrible coupure.

À partir de cette pseudo-métaphore, l’image première s’est trouvée décontaminé de sa charge de sidération. Alors cette tête voyagea. Elle devint pomme tombée d’un arbre, voiture en panne pour une scène œdipienne, croissant rouge sur un drapeau national après que l’enfant se soit fait expliquer qui étaient ces hommes qui vivaient dans les bois et tuaient les villageois, ou encore foulard de magicien… Nous découvrions ainsi la resymbolisation là-même ou le premier regard ne voyait qu’une scène brouillée.

La possibilité d’un acte de resymbolisation à l’échelle d’un pays nous fut donné lorsque l’artiste plasticien militant Bruce Clark a tenté de créer un Jardin de la Mémoire à la dimension du million de morts du génocide de 1994. Il avait imaginé un espace végétal mêlé à un million de pierres déposées chacune par une personne pour un autre personne. Probablement la plus grande œuvre collective des temps moderne, dont chaque grain aurait été cet acte : le dépôt d’une pierre. Je l’ai déjà dit, dans le travail de resymbolisation, on appartient à la taille des événements.

Le film Le projet du Jardin de la mémoire de Kigali relate le travail de Clark pour mettre en harmonie ce projet avec les attentes de la population, et il a enregistré l’ambiance de l’inauguration de ce Jardin qui n’a finalement pas vu vraiment le jour.

[ Aperçu du film « Le projet du Jardin de la mémoire de Kigali ]

La seconde situation collective a surgi inopinément lorsque, dans le cadre d’une mission d’observation des droits humains au Mexique, on nous demanda de faire à chaud une expertise de deux leaders communautaires zapatistes emprisonnés avec une charge très grave énoncée par une juridiction aux ordres. L’expertise réalisée et filmée dans la prison mit en évidence la vérité des faits qu’attestaient les marques de torture. Cette expertise, reprise par les médias résistants du pays, aboutit non seulement à la libération de ces deux personnes, mais à un grand mouvement des prisonniers politiques dont 170 furent libérés. Nous considérons que l’introduction incongrue d’un acte médical normal dans un lieu dédié au mensonge d’état, a suscité un processus d’amplification suffisamment déstabilisant pour l’ensemble de l’édifice répressif pour que, momentanément, le pouvoir ait trouvé plus d’inconvénients à garder les prisonniers incarcérés de manière inique, que de les libérer. Il est remarquable que dans cette situation comme dans l’initiative au Rwanda, nous nous soyons sentis cliniciens d’un bout à l’autre de l’action.

[ Aperçu du film « Humanos derechos »]

Un exemple de travail de resymbolisation dans le cadre d’un travail en CMP est celui avec la famille K. rescapée de la guerre de la Sierra Leone. Elle, Awa, est originaire du Sénégal. Lui Mohamed est sierra-Léonais. La guerre des diamants a ravagé leur vie. Leur situation et les actions menées ont été pour nous l’objet de plusieurs séminaires. Il n’est pas possible de restituer ici ce long travail très complexe, mais les images en donneront un aperçu. Encore convient-il de les situer. Awa vient de mettre au monde un garçon. Elle avait déjà accouché en France d’une fille. Sa venue initiale à une consultation lointaine et dangereuse (elle était sans papier) était motivée par l’état de confusion profonde qui avait accompagné cette première naissance en France. Cette confusion était liée au deuil non fait de deux enfants nés en Sierra Leone et morts au Sénégal dans une période antérieure où leur mère était seule et dans un dénuement total.

L’enterrement de ces deux enfants avait été fait sans la cérémonie nécessaire. On avait donc convenu qu’à la naissance du garçon, le Cedrate achèterait un mouton pour faire une cérémonie pour les petits morts, acte symbolique qui devait ouvrir la voie pour la mise au monde accomplie des deux cadets, nés en France. La cérémonie se fit, mais son efficacité inattendue a certainement tenu à l’incrustation d’un élément allogène : la fumée du copal maya qui déclencha un mouvement cathartique puissant. Très peu après, Awa fit part d’une sorte de guérison qui s’averra sans rechute

[Aperçu du film « une thérapie de resymbolisation bien active »]

Je conclurai cette intervention sur une courte remarque clinique.

Dans ces interventions improbables, la construction d’un premier accordage des sujets en souffrance avec ce que représentent les soignants crée une petite utopie sociale. De l’idéalisation y circule. Bien souvent par exemple les familles concernées veulent un métier de soignant pour leurs enfants. Or, lorsque ce premier accordage construit dans le moment de l’utopie soignante s’efface, parfois pour laisser la place à un rapport amical mais le plus souvent pour un simple dégagement définitif, nous devons bien entendu y voir l’attestation d’une reprise de la motilité psychique et idéologique des anciens patients. En un sens, comme dans la psychanalyse, ce moment de liquidation marque la réussite d’une thérapie de resymbolisation active.