Article à paraître dans le prochain numéro de la Nouvelle revue de psychologie sociale, qui relève d’une chaude actualité. Bernard Doray.

Une précédente intervention de Bernard Doray au colloque « Clinique du travail », au CNAM Conservatoire national des Arts et Métiers, les 30 et 31 mai 2008 est en ligne dans la rubrique « archives » : la névrose de marchandisation.

Résistance, science humaine active

Bernard Doray

Cette contribution, intitulée en hommage au psychiatre désaliéniste Lucien Bonnafé [1] s’inscrit dans la continuité de deux écrits précédents. L’un est le livre La dignité, les debouts de l’utopie [2] sur lequel je reviendrai de manière récurrente. L’autre répondait à la demande du Musée de la Résistance et de la déportation de l’Isère, Maison des droits de l’homme à Grenoble, pour un ouvrage qui accompagnait une riche exposition : Résister, Militer, Défendre les droits de l’homme en Isère de la Libération à aujourd’hui [3]. Rétrospectivement, cette initiative était en elle-même un acte. Ainsi, pendant tous les mois qui ont précédé l’élection présidentielle de 2006, les lumières des flyers rougeoyants de la façade du Musée dauphinois qui accueillait cette exposition posée à mi-pente de la falaise de La Bastille qui domine Grenoble, pouvaient être regardés la nuit comme de discrètes sentinelles républicaines veillant sur la raison de la ville endormie… Mais c’est là, bien sûr, une hallucination toute personnelle.

Au cours de cette étude menée à partir du témoignage filmé de vingt-quatre militantes et militants d’expériences et d’âges divers, nous voyions défiler les décades et se transformer les thématiques, les lieux, ainsi que les cadres institutionnels des militantismes et des résistances : du maquis à l’expérience originale menée pendant la mandature du maire Hubert Dubedout [4], et de la solidarité active avec le FLN algérien, à la mise en place illégale du premier centre de Planning familial en France, en passant par une politique culturelle particulièrement éclairée. Or, à travers le caractère changeant de toutes ces résistances, elles semblaient puiser aux mêmes sources de la dignité de l’humain.

Par exemple, un fil rouge (ou de la couleur que le lecteur choisira) traverse le massif de ces témoignages : le conflit entre le légitime et le légal, avec comme conséquence éthique la possibilité de l’acte résistant face à des lois injustes ou lorsque s’instaure un déni d’humanité comme celui que dénonçait le Président de la Bolivie dans une lettre ouverte aux 27 chefs d’état de l’Union européenne datée du 11 juin 2008, à propos de la directive retour [5].

Ici commence une discussion scientifique et philosophique. Y a-t-il dans ce que l’on pourrait appeler la nature culturelle de l’humain une force qui, à l’inverse ce que professe le credo libéral depuis des lustres en Occident, à savoir l’égoïsme comme mère de toutes les valeurs, démentirait cette vision pingre de l’humain au profit d’une légèreté altérophilie (amour de l’autre) qui porte chaque humain à s’intéresser spontanément à son semblable et au différent, et souvent à respecter le genre humain dans son ensemble, bref, à agir en dignité [6].

Sur ce point, c’est la parole de Rosario Ibarra, la grande militante des droits humains au Mexique, que nous allons convier. Lorsque nous l’avons interviewée pour le livre La dignité (Cf. supra), elle nous fit cette réponse :

« On dit que José Marti a dit que l’humanité a besoin d’une certaine dose de dignité pour survivre, et qu’il y a des gens qui n’en ont pas du tout, d’autres qui en ont trop, que c’est pour faire l’équilibre de la survivance de l’humanité, disons ! C’est pour qu’elle vive, l’humanité !

Je ne crois pas que beaucoup de Mexicains qui meurent de faim ici, dans ce pays, vont avoir un dictionnaire Larousse pour rechercher la signification du mot « dignité ». mais c’est quelque chose qu’ils portent en eux, et qui fait partie de leur être, de leur manière d’être. Ils sont dignes par nature.

Ce sont des gens qui ont une haute conception… on peut dire “naturelle“, de ce que c’est être digne, honnête, droit, de bien se comporter… Et ça, ça fait partie de la richesse de ce peuple du Mexique ».

Voilà. Certain en sont peu dotés, et cela les amène parfois à conquérir des positions de pouvoir épatantes. D’autres en ont tant qu’ils deviennent de modestes sublimes, et tout cela a à voir avec la nature de l’humanité. C’est un peu brut de décoffrage. On dira que la théorie des dons est considérée chez nous comme plutôt réac et que l’idée de nature humaine pose plus de problème qu’elle en résout (on va y venir), mais on peut faire crédit à Rosario Ibarra de savoir de quoi elle parle : Le Mexique a été le second pays d’Amérique après Haïti à voir ses dirigeants s’engager dans la pratique des disparitions forcées de leurs concitoyens militants révolutionnaires. C’est le 18 avril 1975 que Jesús Piedra Ibarra, son fils, fut enlevé par la police dans le centre de Monterrey, alors que le président Luís Echeverría, une poupée politique des Etats-Unis, menait une répression d’autant plus cruelle contre les mouvements étudiants, que ceux-ci ne représentaient pas une véritable menace contre l’ordre établi [7]. À bientôt quatre-vingts ans, elle lutte encore chaque jour contre les violations des droits humains liées à la violence d’État.

Et si la métaphore de la potion de dignité reçue à la naissance avait plus de sens que l’homme cartésien le pense ?

Hilflosigkeit et néoténie

Pour aller littéralement à l’essentiel, partons de la remarque du Freud de L’esquisse d’une psychologie scientifique (1895) [8] selon laquelle l’incapacité du petit humain d’agir directement sur son environnement pour satisfaire ses besoins [Hilflosigkeit] commande le secours des soins maternels, lesquels deviennent de ce fait, la base des principes de réciprocité [la « compréhension mutuelle »], principes qui sont eux-mêmes, ajoutait-t-il, « la source première de tous les motifs moraux » [9]. Il se jouerait donc là, autour de la chétivité originelle du petit d’homme le bourgeonnement très précoce d’un pacte éthique taiseux qui lie chaque humain à son humanité.

En prolongeant cette proposition précoce de Freud, on avancera que ce pacte a un caractère vital et une conséquence structurelle : par sa mise en œuvre, la forme humaine individuelle se délie des logiques fermées d’homéostasie biologiques propres aux organismes animaux. Gardant dans sa chair psychique la trace de cette expérience primitive de la mutualité, le petit humain serait disponible pour une logique d’excentration de soi sans retour, poussée qu’elle est par une contrainte anthropologique majeure, celle, vitale pour les humains, de la coopération dans la production de la société.

Dans le livre La dignité [Op. cit.], cette proposition faisait suite à un développement dense sur l’anicroche qui a pu conduire à la sélection naturelle de lignées nées prématurément. Notamment à partir d’un livre du philosophe Tran Duc Thao et d’un article du statisticien biologiste Philippe Lazar, j’ai cru pouvoir écrire que tout est sorti d’un accident banal survenu dans le silence des organes. Si l’enfant humain naît prématuré, et ne déploie qu’après la naissance sa masse de neurones, c’est le résultat d’une très ancienne “réponse“ adaptative à un conflit mécanique entre le grossissement du cerveau d’une espèce dont la position érigée développait de nouvelles capacités et la torsion du canal obstétrical des mères occasionnée par cette même position érigée. La naissance prématurée aurait sauvé l’espèce du dépérissement, mais, ce faisant elle aurait exorbité le phylum hors des logiques d’emboîtement dans l’ordre naturel, d’abord en autonomisant la poussée encéphalique, qui n’est plus calibrée par les os iliaques de la mère mais par le crâne encore mou de l’enfant, mais surtout en projetant le petit hominien dans une matrice sociale, un univers dé-naturé de signes et d’actes qui lui prodigue les soins nécessaires à un être naturellement inadapté. Au passage, il ne réalisera pas la totalité de ses programmes génétiques rendus forclos par l’œuvre de la culture. C’est ce qu’on appelle la néoténie.

En 1991, en formulant une première esquisse de cette hypothèse, j’avais parlé d’un moi-métaphore pour qualifier le statut de l’enfant humain. Aujourd’hui, c’est au symbole, au plus près de l’étymologie qui fait de lui un oxymoron (ce qui est dispersé et pourtant relié) [10], que j’attribuerais la dimension résistante qui contredit les forces de déliaison et établit un lien de vie par-dessus la déhiscence entre le corps du petit humain et l’environnement naturel [11]. Dans ce premier état où la dispersion de l’enfant en transition est contenue et emmêlée dans les “soins maternels“ qui font de lui un “dispersé ensemble“, un être vertébré par la dynamique du symbole, (Cf note supra), se niche la résistance primaire, le socle de la pulsion de vie.

Il s’est trouvé que la même année 2005 où était publié La dignité [12], le philosophe et professeur en sciences de l’éducation Dany – Robert Dufour, qui n’avait certainement pas eu connaissance de mes discrètes propositions théoriques, publiait aux éditions Denoël On achève bien les hommes. De quelques conséquences actuelles et futures de la mort de Dieu, (Denoël, Paris 2005). Dans cet ouvrage, il développait audacieusement le thème de l’homme néotène, non sans avoir rappelé les grands prédécesseurs : le Freud de l’Hilflosigkeit (Cf supra), l’anatomiste hollandais Louis Bolk à qui l’on doit d’avoir installé le concept de néoténie sur un socle scientifique, le Jacques Lacan du stade du miroir, puis, à la fin des années 1970 les écrits du biologiste paléontologue états-unien Stephen Jay Gould, qui donna définitivement une audience à la néoténie, et enfin, à nouveau Jacques Lacan, utilisant alors plus directement le concept de la néoténie dans une intervention à un congrès à Rome (1974) connue sous le titre La troisième.

Deux questions cardinales.

La question de la néoténie emballe et divise les esprits car il en va de deux questions cardinales : la nature humaine et l’essence de l’humain. Sur la première, l’hypothèse ici défendue met la dénaturation de l’humain du côté d’un événement survenu dans la logique de la nature et qui aboutit à un statut définitivement exorbitant par rapport à elle. Je n’accorde donc pas un crédit particulier à l’hypothèse continuiste d’une acculturation progressive “des grands primates qui sont tellement comme nous“.

Quant à l’affaire de l’essence humaine, elle est profondément corrélée avec les positionnements éthiques et philosophiques relativement à la liberté de l’humain face aux grandes métaphysiques. De mon point de vue, l’enjeu en est la possibilité d’une anthropologie et d’un humanisme pratique matérialistes.

La nasse du dualisme.

Dessins publiés dans la revue Société Française, Oct., Nov., déc. 1985.

Explication à la manière d’une petite fable : disons que les hommes se pensaient comme les créatures de dieux qu’en réalité ils avaient conçus à leur propre image. Dégrisés de cette illusion mais manquant d’imagination, certains dégourdis, et notoirement Ludwig Feuerbach (1804 – 1872) avaient mis un idéal abstrait de l’homme, à la place laissée par le divin. Seconde désillusion. De même qu’à la Renaissance, on est passé de l’uomo, modello del mondo de Léonard à la psyché angoissante de l’informe, telle l’anamorphose sur fond de déglingue du monde du tableau des Ambassadeurs de Hans Holbein, de même, l’homme des Lumières juste désappareillé des vieilles métaphysiques est blousé par le réel. Il reste prisonnier de la nasse du dualisme spéculatif, il se déréalise en une autre manière. Alors vient l’autre réponse, celle d’un matérialisme moderne avec les Thèses consacrées par l’encore jeune Karl Marx, au dit Feuerbach : l’essence de l’individu humain n’est pas une forme à son image, elle n’a pas visage humain, puisque c‘est l’ensemble des rapports sociaux [13]]]. Cette ouverture est marxienne, mais son impact est beaucoup plus large. Il s’agit de fonder une autre anthropologie qui soutienne, en théorie et dans les pratiques, les résistances et la créativité des sujets contre les logiques qui nient leur dignité.

La maladie de l’ils-veulent-du-maitre

La néoténie a conduit Dany – Robert Dufour, lui aussi, à exposer des conséquences anthropologiques. La proposition de cet auteur, reprise dans un ouvrage récent, tient en quelques mots : du fait de la néoténie humaine, « il existe une structure anthropologique du religieux » [14]. Pour le dire de manière plus précise et moins banale, l’incomplétude qui résulte de la néoténie expliquerait l’obligation des religions, lesquelles sont considérées comme l’incrustation en chaque humain, d’un rapport de dépendance à des « Grands sujets imaginaires » fondés en aséité [15], qui répondraient de l’origine des choses et qui seraient, en somme, les gardiens de l’hallucination d’un au-delà du monde réel. Par une voie de conséquence presque mécanique, les Grands surnaturels feraient des femmes et des hommes réels des « petits sujets » [16] à eux subordonnés, et non seulement ces « petits sujets » seraient partout et de tout temps dans « l’obligation » de croire à la réalité des grands sujets surnaturels qu’ils se sont inventés, mais ils voudraient férocement « du maître », même si ce dernier « les opprime » [17].

On peut évoquer, devant cette orientation qui peut se muer en passion pour la tyrannie subie, la causa sui [Cf note supra] ou le conatus spinoziens, cette motion qui pousse l’Homme à persévérer par tous les moyens dans son être et qui peut l’amener à la tautologie d’une vie in fine dédiée à sa propre vie. Et l’affirmation du religieux comme seul concept possible pour penser l’au-delà des petits ego n’arrange pas forcément les choses dans le registre politique. Cela conduit simplement, par exemple, à des résistances philosophantes ponctuées d’actes esthétiques, discrets et inconséquents [18].

En fin de compte, écrire par exemple que le Marché présente « les attributs même de la divinité » tout en remarquant que le marché est un dieu particulier puisqu’il « ne figure plus une origine », qu’il n’est qu’une immanence présente qui ignore par exemple l’endettement fondamental lié à l’origine ainsi que la possibilité des grands récits et des appareils cultuels qui les conserve, bref constater en somme que ce dieu n’a vraiment rien d’un dieu mais affirmer qu’il en est tout de même un, cela ne sert guère… si ce n’est peut-être à diviniser le pousse-au-jouir de la caste parasite19 qui capture à son profit les bénéfices de la fonction tièrce dans les rapports de production.

Comment concevoir alors l’autre anthropologie, celle qui, se défroquant des fausses neutralités et des savoirs confits dans le spécialisme, ne s’épargnera pas les aléas inhérents à la “résistance active“, pour reprendre le titre de cet article ? Je proposerai ici quatre vignettes qui, chacune, nous ouvrent à une réflexion sur le travail de resymbolisation en résistance. Nous reviendrons pour finir, sur le sens que nous donnons à ce terme : la resymbolisation.

Une émergence tardive de la marchandisation et de la plus-value

Cette observation peu ordinaire a été recueillie dans une zone du monde où cohabitent, dans la même société, et souvent les mêmes maisons, des Anciens qui ont longuement vécu dans un monde sans aucun échanges monétaires, et des jeunes gens qui fréquentent parfois les cyber-cafés. Il s’agit de la vallée de A Luoi, une zone du centre du Vietnam à la frontière du Laos, qui a été l’un des endroits du Vietnam les plus détruits par la guerre chimique états-unienne. Voici comment nous20 fut relatée l’invention de l’échange monétaire dans le village – essentiellement d’ethnie Pa Ko – de Hong Thuong, par l’actuel chef de village, en présence de l’ancien, âgé d’environ 90 ans.

Celui qui témoigne a vécu plus longtemps dans la forêt primaire (aujourd’hui anéantie), avec les grands buffles gaurs, les tigres et les éléphants sauvages que dans l’actuel cadre. Que nous dit-il, avec son fils ? Avant il y avait des échanges d’articles, c’est-à-dire des échanges économiques avec le miel, le tabac, les piments, les champignons, l’écorce des arbres dont les plus pauvres faisaient des habits, et encore le pistil de certaines plantes. On troquait et commerçait avec les Ta oi (autre ethnie) pour acquérir du sel, des poulets, ou des gongs et des casseroles en bronze.

Les marchés pour de tels échanges étaient très éloignés. L’expédition mobilisait une quinzaine de jeunes gens de la communauté, qui suivaient le cours de la rivière ou taillaient dans la forêt pendant un bon mois pour s’y rendre, et ils revenaient, leurs hottes lourdement chargées.

Dans l’ancien temps, il n’y avait pas de notion de la mesure comme les diamètres, les mètres ou les kilogrammes. L’unité de référence était l’article, comme un gong que l’on pouvait échanger contre une hotte de plantes parfumées. Il y avait les cordelettes de jonc que l’on utilisait en lacerie, pour faire les chaises, et les paniers. On échangeait : une hotte de cordelettes de jonc qui comporte 50 pelotes contre une hotte de sel. C’était là des règles d’usage qui ne donnaient pas lieu à marchandage. C’était la hotte de plantes parfumées qui avait la plus grande valeur.

Lorsque sont arrivés les commerçants Kinh [19], ce sont eux qui faisaient les prix. Et ils ont apporté pour cela un tiers référentiel d’un nouveau type : les échanges se faisaient avec des morceaux de métal : argent ou bronze. Ce n’étaient pas vraiment des numéraires. Cette circulation était parallèle à celle de la monnaie coloniale d’Indochine et de celle que battait le Roi de Hué. Nous sommes là dans les années 1950. Cela introduisait une division dans les articles, qui devenaient des proto-marchandises déjà partagées entre valeur d’usage et valeur d’échange, entre valeur sacrée et valeur profane. C’est ce que nous a expliqué l’actuel chef du village :

« Cela a créé deux modes d’utilisation des articles d’échange ; d’un côté c’est pour les articles, de l’autre côté, c’est pour les morceaux de bronze ou bien d’argent. S’agissant des articles [objets d’usage] on pouvait acquérir des objets pour les fêtes comme des instruments musicaux, ou encore des objets pour les deuils, des sacrifices, ou des mariages. Mais dans transactions commerciales ordinaires, on ne produisait jamais les morceaux de métal. C’est seulement si l’on avait l’occasion d’aller à la plaine, chez les Kinh, qu’on emportait parfois ces morceaux d’argent ou de bronze pour acheter une marchandise que l’on ne trouvait qu’à la ville [Hué] ».

C’est alors que la plus-value commerciale privée a pris racines dans les villages paysans, et qu’avec elle apparut un proto-salaire.

Explication de l’actuel chef de village : « Il y a eu alors deux types de propriété : la propriété des articles personnels : si une personne a des articles à échanger, elle peut aller au marché individuellement et puis il a eu un autre type de propriété, la propriété du chef du village qui a tellement d’articles à échanger qu’il doit confier à d’autres membres du village le transport et le commerce de ces articles. Au retour au village, ces recrues recevaient une sorte de salaire en nature : par exemple, si le chef du village recevait dix articles, ils en donnait deux à ses commerçants et en gardait huit pour lui. »

Au fond, cette marchandisation de la société des chasseurs – collecteurs de la grande forêt du centre du Vietnam, est un processus apparemment sans sujet historique qui vaille dans les villages concernés. Et le bonnet de l’un des interlocuteurs, orné d’un « United States » sur son rebord pouvait corroborer le sentiment d’être en face de l’absolu de l’indignité historique tel qu’en son temps l’idéal althussérien de l’antihumanisme théorique en avait fixé les limites aux peuples du monde, par une bulle sortie de l’École normale supérieure, à Paris [20].

Le signe du troc, de la mutualité immémoriale.

Le signe de la séparation du proto-salaire et de la

proto-plus-value. [21]

Pourtant, au cours de missions réparties au long de huit années, nous avons amplement pu vérifier que l’acculturation des villageois de cette vallée est un processus complexe et actif. Ayant traversé la guerre française puis celle des Etats-Unis avec leurs atrocités et, pour la seconde, les effroyables dégâts sanitaires et culturels, puis la révolution communiste qui les plongeait dans la modernité [22], l’arrivée importante des Kinhs, et aujourd’hui le nouveau cours économique de la société avec la prolétarisation dans le système mondial du commerce du café, l’arrivée d’une autoroute, de l’électricité, de la télévision et pour les jeunes, de l’Internet, les villages sont très pauvres, mais debout. Au cours de ces années, ils ont su retrouver leur culture chamanique interdite, mais sans s’interdire de faire des procès aux génies trop gourmands de sacrifices et inefficace, ni d’introduire l’histoire dans leur religion. Notre travail, dans la dimension psychologique a pour objet les liens, les ruptures, les traumatismes, et le travail de resymbolisation. Comme notre présence est limitée dans le temps, notre ambition de thérapeutes et modeste, mais ce travail avec la culture et les histoires singulières nous permet de constater les ressources de ces communautés pour resymboliser leur monde.

lire la suite :

Le portrait d’un résistant. Docteur Pierre Fugain.


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