[Octobre 1995]

le sous-commandant Marcos au peuple américain

Voici le texte d’une lettre adressée au peuple américain par le sous-commandant Marcos et publiée par « La Jornada » le 7 octobre 1995.

Le gouvernement des Etats-Unis s’est trompé, à plusieurs reprises, dans sa politique extérieure. A chaque fois que cela s’est produit, il s’est trompé sur l’homme à soutenir. Les exemples abondent dans l’histoire. Durant la première moitié de la décennie, le gouvernement nord-américain s’est trompé en soutenant Carlos Salinas de Gortari. Il s’est trompé en signant le Traité de libre échange de l’Amérique du Nord, qui n’avait pas l’appui majoritaire du peuple américain et qui signa l’ordre d’exécution des Indiens du Mexique. A l’aube de 1994, nous avons pris les armes. Nous ne nous sommes pas soulevés pour prendre le pouvoir, ni sur ordre de l’étranger. Nous nous sommes soulevés pour dire « Nous sommes là. »

Le gouvernement mexicain, notre gouvernement, nous avait oubliés et s’engageait dans un génocide sans balles ni bombes, il entendait nous éliminer par la mort silencieuse de la maladie, de la misère et de l’oubli. Le gouvernement américain s’est fait complice de ce génocide. Avec la signature du Traité de libre échange, le gouvernement américain a donné son aval et sa bénédiction à l’assassinat de millions de Mexicains. Le peuple américain le sait-il ? Sait-il que son gouvernement signe des accords d’extermination massive au Mexique ? Le peuple américain sait-il que son gouvernement soutient un criminel ? Car Carlos Salinas de Gortari est bien un criminel.

Nous sommes vivants. Nos demandes n’ont pas reçu de réponses et nos armes continueront à dire « Nous sommes là » au nouveau gouvernement, au peuple mexicain, aux peuples et aux gouvernements du monde entier. Nous attendons patiemment que le nouveau gouvernement mexicain nous écoute et considère nos problèmes. Mais dans les cercles obscurs du pouvoir nord-américain, quelqu’un a décidé que nous, les Indiens insurgés du Sud-Est mexicain, représentions la plus grave menace contre les Etats-Unis. Depuis l’obscurité, un ordre a été donné : il faut en finir avec eux ! Ils ont mis à prix nos peaux sombres, notre culture, notre parole, mais surtout ils ont mis à prix notre révolte.

Le gouvernement nord-américain a décidé d’appuyer un homme qui continue la politique de mensonge de son prédécesseur, qui refuse la démocratie, la liberté et la justice au peuple du Mexique. Cet homme et son gouvernement ont reçu des millions de dollars. Sans l’approbation du peuple nord-américain, un budget énorme, sans précédent dans l’histoire, a été fourni à un gouvernement du Mexique. Cet argent ne servira pas à améliorer les conditions de vie de la population, ni à démocratiser la vie politique du pays, ni à réactiver l’économie. Cet argent sert à la spéculation, à la corruption, au mensonge ; il sert à l’anéantissement d’un groupe de rebelles, indigènes pour la majorité, mal armés, mal nourris, mal équipés, mais bien dignes, bien rebelles et bien humains. Tant d’argent pour financer le mensonge ne s’explique que par la peur. Mais de quoi le gouvernement des Etats-Unis a-t-il donc peur ? De la vérité ? De ce que le peuple nord-américain se rende compte que son argent sert à soutenir la plus ancienne dictature du monde moderne ? Que le peuple nord-américain se rende compte que ses impôts financent la chasse à courre et la mort des Indiens du Mexique ? De quoi a peur le peuple nord-américain ? Le peuple nord-américain doit-il avoir peur de nos fusils en bois, de nos pieds nus, de nos corps fatigués, de notre langue, de notre culture ? Le peuple des Etats-Unis d’Amérique doit-il craindre notre cri qui réclame la démocratie, la justice et la liberté ? Ces trois valeurs ne sont-elles pas à l’origine même de la naissance des Etats-Unis d’Amérique ? La démocratie, la liberté et la justice ne sont-elles pas des droits de toute personne humaine ? De combien de millions de dollars faut-il disposer pour s’arroger le droit de nier à quiconque, partout dans le monde, le droit à la liberté de penser qui motive les paroles et les actions, le droit à donner et recevoir ce à quoi on a droit, de choisir démocratiquement ses gouvernants ainsi que les orientations collectives.

Le peuple nord-américain ne doit-il pas plutôt craindre l’argent, l’armement moderne et la technologie sophistiquée du narcotrafic ? Le peuple nord-américain ne doit-il pas plutôt craindre la complicité entre le narcotrafic et les gouvernements ? Ne doit-il pas plutôt craindre les conséquences de la dictature d’un parti au Mexique ? Ne doit-il pas plutôt craindre la violence que provoque, irrémédiablement, l’absence de démocratie, de liberté et de justice ? Aujourd’hui, le gouvernement nord-américain, qui s’est targué durant des décennies de promouvoir la démocratie dans le monde, est l’un des principaux soutiens d’une dictature qui, née au début du XXe siècle, prétend le conclure sur le même mensonge en se maintenant contre la volonté des Mexicains.Tôt ou tard, malgré l’appui du gouvernement nord-américain, malgré les millions de dollars, malgré les mensonges sans fin, la dictature qui obscurcit le ciel mexicain sera éliminée. Le peuple mexicain trouvera sa voie vers la démocratie, la justice et la liberté auxquelles il a droit. Américains : les attaques de personnalités politiques des Etats-Unis contre la nation mexicaine ont été nombreuses et violentes. Elles mettent en avant la bêtise et la corruption du gouvernement mexicain (bêtise et corruption qui se développent dans l’ombre de l’appui du gouvernement nord-américain) et les généralisent à l’ensemble des hommes et des femmes qui se reconnaissent dans les couleurs du Mexique. Ils se trompent : le Mexique n’est pas son gouvernement. Le Mexique est une nation qui aspire à la souveraineté et à l’indépendance et qui doit, pour les obtenir, se libérer d’une dictature et lever la bannière universelle de la démocratie, de la liberté et de la justice. En encourageant le racisme, la peur et l’insécurité, les grandes figures politiques des Etats-Unis offrent leur soutien économique au gouvernement mexicain pour qu’il contrôle par la violence le mécontentement face à la situation économique. Ils proposent d’élever encore plus les murs absurdes avec lesquels ils prétendent freiner l’instinct de survie qui pousse des millions de Mexicains à tenter de passer la frontière nord. La meilleure parade contre l’émigration massive aux Etats-Unis est un régime démocratique, libre et juste au Mexique. Si les Mexicains trouvaient chez eux ce qu’on leur y refuse aujourd’hui, ils ne seraient pas obligés de chercher du travail à l’étranger.

En soutenant la dictature du système de parti d’Etat au Mexique, quel qu’en soit le représentant, le peuple nord-américain parie sur un futur incertain et risqué. En soutenant le peuple mexicain dans son aspiration à la démocratie, la liberté et la justice, le peuple nord-américain fait honneur à son histoire… et à son humanité. Aujourd’hui, en 1995, vingt ans et des dizaines de milliers de morts et de blessés plus tard, le gouvernement nord-américain reconnaît qu’il s’est trompé en s’engageant dans la guerre du Viêt-nam. Aujourd’hui, en 1995, le gouvernement nord-américain s’engage dans la guerre sale que le gouvernement mexicain mène contre le peuple zapatiste. Cet engagement se décline en livraisons de matériel de guerre, conseillers militaires, opérations secrètes, espionnage électronique, financement, appui diplomatique, activités de la CIA. Peu à peu, le gouvernement nord-américain met la main à une guerre inégale et condamnée à l’échec. Aujourd’hui, en 1995 et vingt ans avant 2015, il est encore possible de s’arrêter et de ne pas répéter les erreurs d’autrefois. Il n’est pas nécessaire d’attendre 2015 pour que le gouvernement nord-américain reconnaisse l’erreur qu’il commet en s’impliquant dans la guerre contre le peuple mexicain. Il est temps que le peuple des Etats-Unis respecte son engagement historique auprès de son voisin du Sud, qu’il soutienne non pas un homme, mais un peuple, le peuple du Mexique dans sa lutte pour la démocratie, la liberté et la justice. L’Histoire jugera, implacable, de quel côté auront été le peuple et le gouvernement nord-américain. Du côté de la dictature, d’un homme seul et de la réaction ou du côté de la démocratie, d’un peuple, du progrès.

Salut et longue vie au peuple des Etats-Unis d’Amérique. Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain

La lettre du Sous-commandant Marcos « au peuple des États–Unis » est datée du 13 septembre 1995. Elle correspond à un moment charnière de la rébellion zapatiste au Chiapas. Depuis le premier janvier 1994, date de la mise en place de l’Alena, le marché commun des trois pays de l’Amérique du Nord qui signifiait notamment la perte des droits des Indiens sur leurs terres jusque là garantis par la Constitution, l’armée zapatiste de libération nationale (EZLN) est apparue au grand jour en occupant quatre villes. Le pouvoir mexicain a été contraint d’engager la négociation qui aboutira cinq mois plus tard aux accords de San Andres (jamais appliqués) et dix mois avant la première rencontre altermondialiste que fut la rencontre « Intergalactique » convoquée par les zapatistes. Cette période d’avancée du mouvement est aussi celle d’une militarisation sans précédent du Chiapas, marquée notamment par une tentative échouée de peu d’arrestation de Marcos.

Cette lettre reprend tous les ingrédients de cette situation en une adresse à la conscience « du peuple des États Unis ». Elle dénonce « les murs absurdes par lesquels on compte freiner la quête de vie qui amène des millions de Mexicains à tenter de traverser la frontière nord », et elle est elle-même un pont entre les peuples du Mexique et des États Unis. Elle dénonce toutes les erreurs des politiciens états-uniens, et elle anticipe le génocide culturel et la néantisation que préparait l’Alena, avec un plan d’anéantissement d’Indigènes mal nourris, mal équipés avec leurs « armes de bois », mais « bien dignes, bien rebelles et bien humains » et en rébellion. Elle interroge la peur du dominant semeur de dictatures qui sait qu’il trahit l’idéal démocratique sur lequel il a fondé sa nation. Et cette lettre se conclut par une invocation du jugement de l’Histoire qui enregistrera « de quel côté était le peuple et le gouvernement nord américain : « du côté de la dictature, d’un homme, de la réaction, ou du côté de la démocratie, d’un peuple, du progrès ».

Concepcion Delagarza