Le lieu de notre rencontre est curieusement bien appareillé avec ce dont je souhaitais vous entretenir, puisque nous sommes tout près du Musée du cheval de trait de Sacy-le-grand. Le cheval avant la charrue : nous installerons Marco cavallo avant un propos sur la grande machine labourieuse qui ouvrit la psychiatrie italienne à la civilisation dans la lucarne des années 1960-70.

LE CHEVAL DE CORVÉE

DE L’HÔPITAL PSYCHIATRIQUE DE TRIESTE

Une réflexion pour une autre psychiatrie

Bernard Doray1 Psychiatre, Praticien hospitalier, Président du Cedrate

Contacter l’auteur : Bdoray@msh-paris.fr

Le lieu de notre rencontre est curieusement bien appareillé avec ce dont je souhaitais vous entretenir, puisque nous sommes tout près du Musée du cheval de trait de Sacy-le-grand. Le cheval avant la charrue : nous installerons Marco cavallo avant un propos sur la grande machine labourieuse qui ouvrit la psychiatrie italienne à la civilisation dans la lucarne des années 1960-70.

Ce bourrin, Marco, donc, habitait sous un ciel plus souvent bleu que celui de ses collègues picards. Mais ce n’est pas pour cette raison qu’à Trieste, au seuil de sa seconde vie, on ajouta à son nom d’usage le surnom de : Il cavallo blu. C’est là toute une histoire. Marco cavallo avait certainement été un jeune cheval, mais l’histoire qui nous intéresse commence plus tard, et même avec sa mort.

Comme cheval de corvée, il avait partagé le sort des travailleurs de l’asile psychiatrique où il transportait les ordures et les linges sales. Pour le récompenser de ses bons services, il recevait de temps à autre quelques morceaux de sucre, alors que les internés recevaient cigarettes et bonbons pompeusement appelées ergothérapeutiques. Nous n’en étions pas encore aux exactions comportementalistes sophistiquées d’aujourd’hui. Un soir, donc, Marco mourut et ses camarades humains en furent bien attristés.

C’était à l’époque où Franco Basaglia et son équipe commençaient à ouvrir l’hôpital au grand air de la cité. Des patients sortaient, des citoyens, dont des peintres et des sculpteurs rentraient… et de ce va-et-vient sortit un Marco cavallo d’un nouveau type. On décida en effet de faire, à son effigie, une statue bleue, de bois et de carton-pâte, montée sur des roulettes. Sa haute taille faillit gâcher sa naissance, et la chronique a conservé l’image du Médecin- Directeur de l’hôpital, Basaglia, donc, forçant avec un banc l’étroite porte grillagée de la cour du pavillon qui avait servi d’atelier pour les artistes. Avec cette délivrance par les fers, Marco commença donc une deuxième vie sous l’apparence du Cheval bleu qui entra dans la cité, accompagné de ceux qui l’avaient fabriqué (internés, artistes, infirmiers, médecins…). Ce fut, pour le grand animal et ses compagnons, le début d’une pérégrination dans les villes italiennes qui dura de 1973 à 1978.

La psychiatrie désaliéniste italienne de ces années-là a tellement été dénigrée et caricaturée par des ignorants, qu’il est bon, aujourd’hui, d’évoquer ce que fut cette tâche herculéenne que s’étaient donnée les militants de Psichiatria democratica : purger les écuries d’Augias d’une psychiatrie asilaire qui maintenait dans des conditions infrahumaines des hôpitaux tel celui de Gènes où étaient enfermés quelques cinq mille citoyennes et citoyens.

L’idéologie néolibérale effaceuse d’histoire, dans les rares circonstances où elle se penche sur ces faits, donne une vision de la dialectique basaglienne qui est en fait, une projection de ses propres turpitudes : l’antipsychiatrie aurait été, en gros, une néantisation du soin apporté à la souffrance psychique. C’est tout à fait absurde. Reprenons depuis le début. Par exemple depuis les premières lignes de la présentation, par Franco Basaglia, du livre qui relate la lutte qui fonda le mouvement à Gorizia, près de Trieste2 :

« Les documents et les notes rassemblées dans le présent ouvrage se veulent l’expression concrète d’une réalité institutionnelle en renversement, et des contradictions qui lui sont inhérentes. Le ton ouvertement polémique et subversif des divers témoignages – de malades, de médecins, d’infirmiers et de collaborateurs – n’a rien de fortuit : en effet, notre action s’est développée à partir d’une réalité, l’asile d’aliénés que l’on ne peut que refuser avec violence. Le renversement d’une réalité dramatique et coercitive ne saurait s’opérer sans polémique radicale à l’égard d’un état de fait que l’on entend nier, et des valeurs qui en favorisent et en perpétue l’existence. »

En dialectique et dans la lutte sociale, la négation de l’insupportable n’est pas un effacement paresseux du symptôme. C’est un grand travail, qui déborde rapidement sa première fixation : « Comment ne pas remonter de l’exclu à l’excluant ? Comment, de l’intérieur d’une institution, agir sur ce qui la détermine et la soutient ? Les discussions, les polémiques, les notes rapportées ici n’ont pas d’autre sens : analyser une situation qui cherche de nouveau à se dépasser en sortant de son domaine propre, et en essayant d’agir sur les contradictions sociales. » (Id.)

Ce débordement accuse d’abord la dureté d’un système au service de normes invisibles et jamais écrites : c’était par exemple le cas de l’article 64 du Code Pénal (article 122-1 aujourd’hui) qui, en jetant l’insensé hors de la citoyenneté pénale, inscrivait tacitement en filigrane dans tous les autres articles du code, le profil abstrait d’un justiciable normé et raisonnable. Cette norme imaginaire-là est désignée par son envers, le fou d’asile. Dans le même ouvrage, Agostino Pirella, l’un des grands acteurs de Psichiatria democratica, écrivait :

« L’une des normes [sociales] les plus tenaces, éminemment autodéfensives, concerne le sort du malade mental dans notre société. La présence d’un tel malade ne saurait y être tolérée : sa façon d’être et de vivre doit être cachée et réprimée. Même si de nouveaux sédatifs, généreusement distribués, ont contribué ont contribué à supprimer les manifestations les plus voyantes de la « folie », l’attitude sociale envers le malade mental n’a pas changé pour autant. L’infraction à la norme doit être punie par une forme particulière de réclusion et par des cures terrifiantes ou pénibles. »3

Le dépassement dont parlait Basaglia procède d’abord d’un renversement de la perspective. Il s’agit de mettre la clinique « entre parenthèses » (Basaglia), ou4), afin de constituer un autre registre de cohérence, une autre lecture. Ainsi, après le passage des réformes, l’asile de Turin était désaffecté. La plupart des patients avaient regagné la cité des gens ordinaires, mais il restait quelques vieux patients, pour qui l’hôpital restait le lieu d’enracinement le plus important du monde. La solution fut alors de transformer des pavillons en des appartements économiques établis à leur nom, et dont ils reçurent la clé. Les équipes de soins n’y allaient plus qu’au titre de visites à domicile. Élémentaire, mon cher Watson ! Mais on imagine bien la ténacité qui fut nécessaire pour que passe dans les faits cette idée limpide.

Le révolutionnement italien a d’abord été une marque humaniste et libertaire dans la rude histoire de la psychiatrie. Et pour cette raison même, il s’y est souvent agi de l’Œuvre sociale, pour employer ici un terme de Karl Marx qui avait repéré très tôt qu’en même temps que, dans le système du capitalisme, non seulement la plus-value du travail industriel est détournée par la main du profit privé, mais le prolétaire est nié dans son humanité car, à la différence de l’animal, l’homme vit à travers son rapport au genre en construisant la société pour vivre, si bien que lorsque « le travail aliéné arrache à l’homme l’objet de sa production », il « lui arrache sa vie géné­rique », autrement dit son existence en tant qu’humain membre de la société humaine (Marx). Mais que dire alors de celui que la société assume à résidence dans des lieux où son activité n’a rigoureusement aucune importance pour la société ?

Et l’on pense ici au puissant témoignage du film de Marco Bellochio Fous à délier (titre original : Matti da slegare) dans lequel trois patients internés depuis longtemps vont être réintégrés dans la société. Le spectateur est invité à passer outre l’évidente disgrâce dans laquelle ces citoyens sont assignés. Et, les défenses étant tombées il peut les entendre confier sans trop de préjugés à la caméra les perspectives d’un avenir personnel dans la communauté des humains.

Elles nous amènent à prendre acte d’un secret de polichinelle noyé sous la jactance idéologique dominante, et qui peut s’énoncer ainsi : l’activité de travail produit des objets plus ou moins nécessaires à la vie des sociétés, ainsi que de l’argent, mais elle produit encore un troisième terme : des personnalités humaines, et, par ce fait même, une dose variable de dignité dans la société. L’économie qui tient le haut du pavé ignore ce troisième terme. Même lorsque l’on parle de lieux où le travail est clairement dédié à l’insertion des personnes dans la société, on s’efforce d’oublier cela et de mouler la pensée administrative dans des termes réifiants où l’efficacité sociale du travail est mesurée à l’aune de la rapidité de l’accumulation du profit capitaliste qu’il autorise.

On l’a compris, l’approche psychiatrique des années 1970 en Italie, a contribué à affirmer la participation à l’œuvre sociale du sujet même en disgrâce psychiatrique, comme un droit humain fondamental. Ce faisant, elle touchait un point théorique essentiel pour l’entendement de maintes urgences humaines de notre époque.

Une autre question qui a été soulevée par ces pratiques du désaliénisme, aura été celle des rapports entre la créativité artistique et le travail de la culture, pour reprendre ici le terme de Freud qui renvoyait par ce mot kulturarbeit, la culture à une dimension anthropologique de l’œuvre sociale. C’est assez naturellement, par exemple, que des coopératives telle La Tinaia à Florence, ou, plus tard, une entreprise d’insertion comme L’atelier du coin à Monceau-les-mines se sont appuyés sur le caractère atypique du marché de l’art, pour faire de la création artistique plasticienne, pour l’une, de l’utilisation artisanale de procédés d’impression rares, pour l’autre, des réussites humaines dominant la question de la rentabilité marchande.

Tel est, rapidement brossé, le contexte dans lequel est né l’association Le cheval bleu, en France.

Le premier début de cette aventure a commencé en avril 1981, dans l’espace un brin claquemuré que le Syndicat de la psychiatrie partageait avec un certain nombre d’associations militantes, au 14 de la rue de Nanteuil, Paris 17ème. On y entendit Francesca Avossa, venue d’Italie pour démarcher la venue en France d’une exposition essentiellement photographique, Inventario di una psychiatria, installée alors au Capitole de Rome. Celle-ci, dans un amalgame dont le caractère discutable ne nous est apparu que bien plus tard, traitait comme un ensemble la fermeture des asiles psychiatriques italiens, et la fin supposée heureuse de « l’État providence ».

Franco Basaglia était mort huit mois plus tôt. Avec la loi 180, la réduction des lieux d’hospitalisation était devenue l’affaire d’un état italien qui s’employait à en détourner la signification éthique pour s’en remettre au seul impératif du contrôle des dépenses de santé. Les anciens militants de psichiatria democratica, dont beaucoup avaient laissé le travail là clinique, commençaient à trouver des niches dans l’administration d’une Europe néolibérale qui semblait conciliable avec la démocratie et le progrès social. En France comme en Italie, on était loin d’une claire conscience du passage des trente glorieuses avec ses cercles dits vertueux qui terminaient en fanfare la longue phase du capitalisme saprophyte5, à un capitalisme armé pour la prédation pure, dont Milton Friedman définissait l’esprit par la parabole baudelairienne du vrai faux monnayeur se substituant au faux vrai monnayeur6 … et en France, nous étions à quelques semaines de l’avènement du mitterrandisme avec ses avancées culturelles réelles, mais aussi ses mirages.

Il fut alors convenu que l’auteur de ces lignes débrouillerait ce projet d’exposition à Paris. L’élection présidentielle précipita les événements, et quelques semaines plus tard, une brigade de psychiatres et de psychologues allègres, flanqués d’artistes et de saltimbanques parcoururent bruyamment le Quartier latin sous l’œil de la troisième chaîne de télévision. Le tout se termina devant l’hôpital Sainte Anne, dans une rue Cabanis rebaptisée pour la circonstance rue Cannabis, et une grande fresque colorée vint mettre un peu d’âme au mur noir du lieu parisien le plus symbolique de l’aliénisme. Un mouvement était lancé, dont l’association Le cheval Bleu – dénomination proposée par le Docteur Gilles Roland Manuel – allait être un élément dynamique particulièrement remarquable pendant quelques années. Elle allait être déclarée au journal officiel du 14 février 1982, avec l’objet suivant : « association culturelle pour des alternatives démocratiques en psychiatrie ».

Un de ses premiers actes fut de faire venir d’Italie en camion le Marco Cavallo de bois et de pâte qui attendait dans un garage le début de sa troisième vie. On installa cette statue au Centre Georges Pompidou, lequel allait publier, en coproduction avec l’association en question, un numéro de sa revue Culture au quotidien, qui comportait un grand nombre d’articles d’acteurs et de penseurs du désaliénisme, tels que les psychiatres Tony Lainé, dont les films, réalisés avec Daniel Karlin avaient eu un impact public considérable, Jean Demay, qui avait été nommé par le Ministre communiste de la santé Jack Ralite, pour animer une commission de réforme de la psychiatrie mémorable et à laquelle j’ai eu l’honneur de participer, le psychiatre Stanilaw Tomkiewicz, chercheur à l’INSERM, Franck Chaumon, Gilles Roland Manuel, président de l’association Le Cheval Bleu, Claude Jeangirard, fondateur de la clinique institutionnelle de La Chesnaie, Bernard Chouraqui, président du syndicat de la psychiatrie, David Cooper, inventeur à Londres du terme « antipsychiatrie », et sa compagne Marine Zecca, ainsi que le sociologue Robert Castel, le collectif patients-soignants Trames, le psychiatre-architecte Michel Craplet, Alain Amicabile, secrétaire de la Fédération Meurthe et Moselle Nord (Longwy) du PCF, le chercheur sur les sciences de l’humain Michel Tibon-Cornillot, et encore le photographe Michel Séméniako. On en oublie. J’ai coordonné ce travail avec Jacques – Daniel Vernon, et j’y ai rédigé un état des lieux des structures de la psychiatrie publique en France.

Pour donner le ton de ce travail collectif, nous nous limiterons ici à évoquer deux de ces contributions.

Le texte de Tony Lainé, intitulé : Psychiatrie de secteur : pour une logique nouvelle, commençait par une analyse des ambiguïtés du secteur psychiatrique et la néoinstitution qu’il constituait. En particulier, il désignait clairement l’éthique – et pas les budgets alloués à la psychiatrie comme le vrai nerf de la guerre pour la dignité. Il insistait aussi sur l’importance des pratiques communautaires démocratiques pensées dans une dialectique proche de celle de Basaglia : « c’est dans un rapport dialectique au travail d’intégration et de mobilisation du réseau communautaire » que devait s’établir « une nouvelle éthique » qui « se définirait à partir d’une logique nouvelle qui retourne radicalement celle de l’asile et de la ségrégation. ». Et il précisait de la manière suivante les principes de la nouvelle politique qui fut définie pendant les courtes années du ministère Ralite, où la pensée civile avait pris le pas sur les automatismes rabâcheurs des comptables :

« D’ores et déjà, on peut en discerner quelques principes fondateurs :

— la psychiatrie et la folie sont solidaires, d’où leur alliance dans les batailles et le questionnement pour les droits de l’homme, pour la citoyenneté, pour l’abrogation des lois d’exception et du contrôle social ;

— il n’est de psychiatrie que subversive au sens où la seule garantie d’une démarche authentiquement thérapeutique passe par la subversion des exigences sociales, normatives,juridiques et bureaucratiques. Cette subversion est également celle de tout discours et de tout symptôme manifeste que la psychiatrie a à entendre. A ce titre, elle introduit l’instrument psychanalytique en psychiatrie. Elle prend fonction d’interroger tout confort défensif et toute surdité à l’égard de la parole de l’autre ;

— le droit pour tous les citoyens d’établir et de développer des rapports interactifs maxima avec le patrimoine social et culturel est affirmé ,

— dans cet état d’esprit, il convient de récuser formellement toute démarche prétendument thérapeutique qui privilégierait une représentation animalière de l’être humain hors norme. Certaines conceptions pseudo-scientifiques et réductrices tendent à infléchir les projets thérapeutiques autant vers une représentation animalière que vers une contrainte normative : psychiatrie génétique, biologique, éthologique, comportementalisme,méthode psychométrique, etc. ;

— la reconnaissance de l’humain en tout individu doit constituer une exigence fondamentale. Quel que soit l’avatar d’une destinée, l’application d’un tel principe suppose que l’on privilégie toujours le respect de la personne et l’écoute relationnelle véritable (…)

La perspective d’une voie française à l’alternative psychiatrique n’est plus de l’ordre de l’utopie. A nous de lui donner un contenu. D’abord celui de la fin des asiles et des murs de renfermement. Ensuite celui d’une définition plus exigeante et plus critique du soin. Enfin celui d’une logique de restitution à la communauté d’une fonction sociale usurpée [par les dispositifs spécialistes de l’aliénisme].

Cette alternative, on le conçoit, débouche naturellement sur d’autres questions qui ne sont pas réductibles au seul champ de la psychiatrie. Elle mène tout droit à des interrogations sur les dimensions profondes de la vie démocratique, de la liberté, et du changement social. Elle conduit aussi à fonder une autre représentation des rapports de l’individu à la société et à reconnaître dans la déviance une fonction sociale de fécondation de l’imaginaire et de la parole, de subversion de l’emprise de la norme et des idéologies, de questionnement de tous les modèles institutionnels. L’aventure de retrouver du sens vaut bien l’effort de renoncer aux compromis et aux compromissions. »7

Loin de cette forte visée que, Michel Séméniako témoignait d’une expérience ponctuelle, enracinée dans un moment où, étant moi-même (B.D.) dans l’urgence à faire partager mon horreur devant le statut fait aux citoyens incarcérés dans un pavillon de l’hôpital Sainte Anne de Paris dédié à la psychiatrie biologique “de pointe“, où j’effectuais la dernière année de mon Internat, j’avais manigancé une incursion de ce photographe ami dans ce lieu. Ce fut aussi pour lui un événement : « Une porte qui n’a de poignée que du côté extérieur, c’est ce qui m’a décidé (…) J’étais bouleversé par ce que j’avais vu, il me fallait “parler“ »8. Par la suite, avec une proposition faite plus tard par l’association Le Cheval Bleu, Michel Séméniako allait être invité dans le service d’esprit désaliéniste du docteur Koechlin. On lui demanda de concevoir, avec le Docteur Arnaud Marty Lavauzelle, un projet artistique. Le caractère un peu bancal de la situation a probablement contribué à la dynamique créative de cette expérience :

« Bien que tout le monde soit d’accord, les intentions de chacun ne coïncident pas… Pour moi : faire du travail de création et d’information. Pour l’équipe soignante : s’auto-interroger dans l’intérêt des malades. Pour Le Cheval Bleu : dénoncer les conditions de la vie asilaire [mais, de ce point de vue, ce service dirigé par un médecin éclairé n’était pas du tout démonstratif]. Au cours d’une réunion préparatoire à Poissy, un débat sur l’image dégage l’idée générale que « la photo c’est la spiritualisation du réel ». Je propose de réaliser mes images, tout en « encadrant » ceux qui veulent avec moi photographier l’institution. »

Il en sortira une remarquable réalisation collective, qui sera répétée plus tard dans l’ambiance plus plombée de l’asile de Saint Dizier9.

Conclusion provisoire de Michel Séméniako : « Je voudrais parler des images elles-mêmes. Bien que l’objet photographié soit le même pour tous, les approches sont très diversifiées : mises en scène symboliques d’objets, regards projectifs sur le décor, images plus documentaires. Et pourtant, ces photographies ont un même air de famille.

Loin de ressembler aux images angoissantes qu’ont pu donner les reporters de la folie, elles montrent toutes une certaine jubilation, un plaisir de regard, une joie du regard partagé. Et c’est le fait d’avoir regardé ensemble qui assure la cohérence de la démarche. Il ne faut pas attendre de ces images, dénonciation, explication, émerveillement devant les travaux des « fous ». Elles nous montrent que la barrière n’existe pas. Le malade n’est pas un exclu différent. Ces images sont irréductibles au discours car elles ne sont que le prétexte d’une rencontre entre l’imaginaire des auteurs et celui des spectateurs, en cela ce sont de « vraies images ».

Doté d’une subvention du Ministère de la santé, et dans un contexte où le travail de la Commission Demay déjà citée était relayé par des « Assises de la psychiatrie » soutenues dans différentes villes par les CEMEA, le Syndicat de la psychiatrie, et divers autres syndicats, dans un tel contexte, donc, l’Association Le Cheval bleu commença à avoir un programme et une méthodologie réunis sous l’intitulé général : « Autour de la folie ».

Partant de l’idée que la création culturelle et artistique était alors « traversée par une interrogation massive sur les rapports entre folie et normalité », le projet visait à sensibiliser une société où plus de 100 000 lits psychiatriques était régulièrement occupés, à une réflexion et une recherche d’alternatives en psychiatrie qui privilégierait les médiations culturelles.

En fait, il y avait une contradiction qui gagnait à être traitée dans un esprit dialectique et non dans un dualisme compétitif. L’association avait été fondée en Préfecture sur la défense des droits humains et des solutions démocratiques, mais le document qui définissait son action se présentait comme un « Projet d’animation culturelle et artistique à base d’intervention pluridisciplinaire et multimédias ». La culture, dans sa dimension anthropologique de ce qui institue le sujet dans l’ordre de la culture, n’était que mollement convoquée dans cette affaire. Cette contradiction entre un projet de resymbolisation large et politique et un projet d’action culturelle plus spécialiste fut tantôt féconde, par exemple, en 1984, lorsque des artistes devenus un peu familiers des affaires de la psychiatrie sont venu apporter une autre dimension à la rencontre internationale « No man’s land » réunie à Rome dans les anciens abattoirs où le professeur de psychiatrie Ugo Cerletti eut la révélation de l’utilité des électrochocs en observant l’usage de l’étourdissement des cochons par les tueurs de l’abattoir. Ce fut un frein lorsque la mode prit le dessus sur les enjeux essentiels10.

Il s’agissait donc que « des artistes et des intervenants culturels puissent pénétrer dans le monde clos des asiles, et y proposer des activités aux personnes qui y vivent », sans prétendre pour autant prêter à l’art une vertu thérapeutique. Par contre, on pouvait escompter que la venue de ces intervenants dans l’espace des hôpitaux psychiatriques et la circulation des œuvres produites à l’occasion de leur venue auraient un effet de désenclavement. La proposition se déclinait alors autour d’un dispositif d’ateliers tournants dans diverses dimensions de l’activité artistique : la photographie, avec une exposition itinérante, le cinéma, en salle, en ciné-club ou ailleurs, la peinture, les interventions plastiques et enfin les arts du spectacle : musique, théâtre et danse.

À cela répondait l’autre ambition, qui trouvait mieux son répondant, par exemple dans l’écho public des films de Daniel Karlin et Tony Lainé : mettre la psychiatrie au cœur d’un débat de société. D’où la référence à la convocation d’un large colloque : « prise de parole des professionnels de la psychiatrie bien sûr, car dans leur ensemble ils sont dépossédés du pouvoir de choisir le sens qu’ils veulent donner à leur vie professionnelle ; prise de parole des différents « intervenants sociaux », de tous ceux qui ont à voir avec les traitements de la souffrance psychologique et du handicap ; plus encore peut-être, prise de parole des exclus eux-mêmes, car il s’agit bien de « rompre avec ces mots-déchirures, ces mots-cris, ces mots-chaines qui ont investi depuis 1838 l’univers des malades mentaux : assistance, aliéné, asile, pécule… ; prise de parole enfin dans des lieux inhabituels, d’où les questions de la folie sont généralement, refoulés : lieux de production, de formation, lieux de la vie commune où il s’agit de réapprendre la coexistence, la différence et la force d’interpellation de la folie. »

Dans cette veine-là était privilégiés les rapports avec l’école et l’université, les institutions psychiatriques et les centres de formation du personnel de santé mentale et des travailleurs sociaux, les maisons des jeunes et de la culture, les centres de loisirs, le tissu associatif, et aussi « le monde du travail » :

« L’enjeu est ici celui d’un désenclavement réciproque entre le monde du travail et une population qui vit hors des circuits de production (en l’occurrence les personnes ayant un statut de malade mental et plus particulièrement celles vivant dans les asiles et les institutions asilaires). Que se passe-t-il dans l’entreprise lorsqu’un salarié semble souffrir de troubles psychologiques, pourquoi en est-il ainsi ? Que peut-on envisager ? Comment vivent les internés et les usagers de la psychiatrie qui ne travaillent pas pourraient-ils travailler, dans quelles conditions ? »

Finalement, parallèlement à ses activités artistiques, l’association s’est donnée comme but d’organiser des rencontres internationales sur le thème « quelle psychiatrie pour l’avenir ? », tentant ainsi de resituer la perspective française alors affirmée par le Ministère de la santé en France11. Ces rencontres eurent lieu en avril 1983 au Palais de Justice de Paris, pour y interroger dans six pays européens, les lois d’exception à l’endroit des « malades mentaux » ; le 1er mai dans les rues de Paris, pour une distribution massive de tracts dénonçant l’indignité asilaire, en juin à Port de Bouc, autour d’un opéra, Trous de mémoire, dédié aux sons de toutes les usines réduites à des friches, et encore en Avignon, dans le cadre du Festival, pour convoquer la réflexion des corps professionnels de la psychiatrie dans les alternatives à l’asile.

On retiendra en particulier de cette période la première grande rencontre franco-italienne de psychiatrie organisée sur quatre jours à Nice par le Cheval Bleu et le Groupe de recherche en innovation sociale (Gris). Elle regroupa, sous l’égide du Ministère français de la santé, une douzaine d’associations dont Psichiatria démocratica, six cents participants, répartis en quinze ateliers, autour de thèmes essentiels : la psychanalyse et le désaliénisme, le savoir des « psychiatrisés, ce que peut la création artistique et l’écriture, les coopératives. Et l’on vota une adresse auprès des plus hautes autorités françaises et italiennes pour que, en substance, ils soutiennent l’amplification du front de la dignité dans le domaine des pratiques de la psychiatrie.

Ainsi se développa le travail de l’association le Cheval Bleu, entre mouvement culturel et militantisme politique, entre spontanéité des trouvailles et recherche organisée (un bilan de la psychiatrie désaliéniste européenne fut élaboré par Robert Castel, Claude Louzoun, et Markos Zafiropoulos), et encore entre initiatives proches du pouvoir national et parisien et émergence d’interventions plus enracinées (en décembre 1982 est née un « Cheval bleu gardois » qui organisa une journée de la poésie et d’autres manifestations publiques, notamment avec le Théâtre ensemble du Languedoc, un autre groupe, lié au Festival de Saint Jean de Braye, organisa un événement à l’hôpital d’Allones).

Je terminerai l’évocation incomplète de cette activité foisonnante en évoquant l’émouvante lecture, notamment par l’actrice Juliet Bertho, de poèmes recueillis dans différents hôpitaux psychiatriques de la région parisienne, qui furent rassemblés le 23 avril 1983 pour une fête de la poésie sous la coupole de la chapelle de l’hôpital Sainte-Anne.

On se demandera ce qui a fait que le Cheval Bleu est finalement passé dans le ciel de la psychiatrie comme une comète disparue, sauf pour quelques mémoires, après trois ou quatre années d’existence. On peut interroger en particulier le processus par lequel les contradictions qui animaient ce groupe ont cessé d’être fertiles pour aboutir à une perte de vitalité puis à la désagrégation de l’association. L’une des réponses à cette question est probablement le peu de temps dont cette initiative a disposé pour trouver des assises propres et une autonomie financière qui aurait pu la rendre pérène… Mais on pourrait aussi dire l’inverse : peut-être la subvention initiale venant du Ministère a-t-elle affaibli ce mouvement en même temps qu’elle lui donnait des moyens de réaliser des événement marquants. On pense ici à la remarque rétrospective de l’ancien Ministre de la santé Jack Ralite :

« Ça me passionnait. Et puis, il y avait le mouvement psychiatrique, que je découvrais dans un monde médical assez corporatisé… un mouvement, comment dire ? Frais comme on dit que quelque chose est frais. Une pensée… le trio : [Lucien] Bonnafé, [Jean] Demay et Tony Lainé… c’était du bonheur. J’ai été vers la psychiatrie par désir de bonheur ! J’étais tellement heureux dans ce milieu-là… Comme un poisson dans l’eau. On aurait dit qu’une partie de ma vie, de mes illusions et de mes petites tragédies individuelles, tout ça se retrouvait là. Alors, j’étais porté. Je n’avais qu’à ramer, quoi. L’eau coulait bien… Et puis, on a fait ce que l’on a fait, et curieusement, pendant cet exercice, le mouvement [de la psychiatrie progressiste] a disparu, et il ne s’est pas relevé. […] Et je me demande si cette chose-là ne préfigurait pas une sorte d’épuisement de la démocratie représentative [que l’on retrouve maintenant fortement dans la politique locale]… Cette période-là a été très courte… 12 »

Mais il serait probablement injuste de terminer cet exposé sans signaler que sous une autre forme, celui qui, parmi les inventeurs du Cheval Bleu, avait probablement la représentation la plus claire du lien entre le travail de la culture, les aléas de la subjectivation, et la politique de l’acte désaliéniste, a su porter beaucoup plus loin cette expérience. Gilles Roland Manuel, donc, à partir de l’hôpital de jour qu’il dirige à Antony, a en effet initié Le papotin, revue d’une grande qualité dont une partie du comité de rédaction est composé par des patients autistes. D’autres initiatives associatives procèdent du même lieu et de la même veine, telle l’association Futur composé, qui a su rassembler récemment près d’un millier de personnes pour un moment magique où le slameur Grand corps malade a fait paroles et rythmes communs avec les musiciens venus des territoires de la psychose.

1 Psychiatre, EPS Barthélémy Durand et chercheur au Centre de recherches et d’actions sur les traumatismes et l’exclusion – CEDRATE (Bdoray@msh-paris.fr)

2 Franco Basaglia (sous la direction de), L’institution en négation, rapport sur l’hôpital psychiatrique de Gorizia, Seuil, 1970.

3 Agostino Pirella, La négation de l’hôpital psychiatrique, dans L’institution en négation Op. cit., page 211.

4 Assez parallèle est une phrase de Jack Ralite : « La dignité est de traiter l’homme dans le pauvre, et pas le pauvre dans l’homme » : Bernard Doray , La dignité, les debouts de l’utopie, La dispute, 394 pages, Chapitre Citoyenneté et folie, page 85. On pourrait modifier les termes de cette proposition pour obtenir une maxime qui pourrait être inscrite au frontons de tous les établissements de soins psychiatriques :« voir d’abord l’homme dans le symptôme [et pas d’abord] le symptôme dans l’homme ».

5 Voir à ce sujet : B. Doray, La fin du capitalisme saprophyte, dans Peut-on encore critiquer le capitalisme, La dispute, 2008.

6 Pour faire passer l’idée que la seule véritable monnaie était celle dont les puissants fixeraient le taux d’emprunt, Milton Friedman citait ainsi le poème en prose Baudelaire La Fausse Monnaie, qui oppose le cynisme assumé de celui qui veut corrompre les pauvres en leur donnant consciemment de la fausse monnaie à l’attitude d’un ami qui donne une grosse fausse pièce de monnaie à un pauvre par simple bêtise, pour « faire à la fois la charité et une bonne affaire […] et attraper gratis un brevet d’homme charitable. » Le héros sombre de la corruption délibérée du monde par le néocapitalisme montant, le vrai faux-monnayeur, donc, surclasse le faux vrai monnayeur bêta des années de Welfare State, qui fait le mal en imaginant faire le bien. Ce nouveau héros corrupteur maîtrise le levier des leviers de la richesse puisque, c’est bien connu depuis Épiménide le Crétois, le menteur qui annonce au monde que tout ce qu’il dit est mensonge crée à la fois la triche et la confusion : lui seul sait où est sa vérité.

7 Tony Lainé, Psychiatrie de secteur : pour une logique nouvelle, dans Bernard Doray et Jacques – Daniel Vernon, Folie et environnement, Culture au quotidien, CCI, Centre Georges Pompidou / Le cheval bleu, 1983, page 7.

8 Michel Séméniako, Images inaliénables, Folie et environnement, Op. cit, page 84 et suivantes.

9 Une anecdote précisera cette allusion. Le travail de Michel Séméniako l’a conduit au principe de ses « images négociées », qu’il developpera largement par la suite. Il s’agit de compositions à base d’objets du quotidien des co-inventeurs de ces images. À Saint Dizier, c’était des patients de l’hôpital psychiatrique, mais aussi des collégiens et des mères de famille. Lorsque vint le moment d’exposer ces œuvres (avec des gains partagés entre le photographe et son co-auteurs dans le cas d’une commercialisation), les patients furent évidemment invités, mais il fallut batailler fort pour que la direction de l’établissement acceptent qu’ils soient autorisés à avoir la fierté de traverser à pied la petite ville. Dans la logique asilaire, le car de l’établissement aurait dû épargner la vision de ces étranges malades à la population.

Il n’est pas exclu que cette histoire ait laissé une trace durable. En tout cas, en 2000 – 2001, à Saint Dizier, une exposition dédiée à André Breton (qui fût interne en neurobiologie à l’hôpital de Saint-Dizier), prit la forme d’un parcours à travers toute la ville qui se terminait à l’hôpital psychiatrique.

10 Je garde toujours le souvenir mortifié d’avoir, au nom de la cohésion de l’association dont j’étais le secrétaire, écarté de l’appel d’offre pour l’affiche le facétieux Cheval Bleu composé par François Miehe dans un groupe, le Grapus, alors au sommet de son art, pour faire place à la fade abstraction esthétisante d’un “cheval bleu“ composé à partir des courbes de niveau d’un des chevaux de la cathédrale Saint Marc, réalisé par un graphiste très en vue.

11 Une voie française pour une psychiatrie différente, document établi à la demande de Monsieur Jack Ralite, Ministre de la santé, juillet 1982.

12 Bernard Doray, La dignité, les debouts de l’utopie, La dispute, 2008, page 84.