1. UN PORTRAIT : PIERRE FUGAIN

2. RÉSISTANTS ET MILITANTS

RÉSISTANTS ET MILITANTS

Bernard Doray

1 UN PORTRAIT : PIERRE FUGAIN

Si nous devions résumer en une image la geste du résistant antifasciste Pierre Fugain, nous choisirions l’évocation de ces moments furtifs où, au cœur de la nuit, sur un aéroport clandestin près de Bourg-en-Bresse, un mot de passe – pas plus – s’échangeait, entre le combattant de l’ombre des Forces Françaises Libres du réseau Reims-Coty, et le pilote d’un Lysander2 venu de Londres pour emporter là où elle serait utile, une mine d’informations collectées par une brigade de femmes de chambres, secrétaires, chefs de gare, employés d’hôtel, puis centralisées par des agents de liaison, évaluées, copiées sur des pelures et serrées dans un sac. Image lisse, réduite à l’épure, de la rencontre d’une ligue hétéroclite de citoyens qui ne se connaissaient pas et que rien ne reliait en dehors d’une organisation clandestine et d’un idéal commun, avec un centre resymbolisant3 lointain dont dépendait largement l’issue du combat titanesque contre les forces de la barbarie.

Car tel était ce combat que Pierre Fugain a relaté dans un livre4 . D’abord un travail extraordinairement exigeant pour faire exister un grand appareil d’intelligence collective, munie d’une multitude de capteurs invisibles, qui permettait à la force de l’Ombre d’observer, de contrer, de blouser l’ennemi et parfois d’avoir un coup d’avance sur lui. Ce travail était particulier non seulement parce qu’il demandait des trésors d’imagination, tel ce procédé mis au point par un ingénieur nommé Goldstein, qui donnait à la Résistance la possibilité de communiquer de manière indétectable, par les lignes électriques à hautes tensions, entre n’importe quelles villes de France. Mais il était surtout particulier parce que la mort elle-même appartenait à ce travail militant militaire. Lorsque l’Abwehr a frappé, comme ce fut le cas à Paris ou à Chambéry, la Résistance a parlé de destruction du réseau plus que de massacre. L’ordre était dans un tel cas de forcer des sentinelles à faire feu pour éviter le risque de parler. Y parvenir était marquer un dernier point.

C’est dans ce contexte que Pierre Fugain fut arrêté à Pontcharra. Revenant d’une mission en Suisse dans un véhicule ami avec quelques armes dans le coffre, il est arrêté par des militaires allemands, interrogé et torturé, malgré des papiers bien faits de correspondant pour l’Isère du Parizer Zeitung. Mais il a une conversation avec un lieutenant allemand qui lui semble sincèrement en sympathie. À la Gestapo de Chambéry où il est transféré, on fini par accepter son argument. Il est donc relâché. Mais au lieu de prendre la poudre d’escampette, il retourne immédiatement à Pontcharra dans une voiture de police, prétextant un contact à prendre avec les autorités allemandes. Il est arrêté de nouveau, mais il profite de ce moment passé dans le cœur de la machine répressive, pour recueillir des informations importantes sur le programme d’attaque du maquis de l’Oisans, qu’il communiquera à qui de droit après une évasion facilitée par le lieutenant allemand. Voilà pour la trempe de cet homme et pour l’interprétation qu’il se faisait de sa mission.

S’il fallait maintenant embrasser d’un seul regard toute la période de son existence qui a finalement mené Pierre Fugain à exercer ces responsabilités majeures dans la Résistance, nous la placerions entre deux bornes, deux frontières. L’une est celle de l’Italie, lorsque, en 1947, il part avec deux camarades, dans une voiture d’emprunt, sans argent, sans aucun mandat, et presque sans indications, pour arrêter le criminel de guerre Guy Eclache, qui a terrorisé la population, porté des coups très durs à la Résistance, et personnifié dans les mémoires la Collaboration armée à Grenoble5.

Le récit est époustouflant. Il n’évite pas la drôlerie. Passée la frontière, en secteur d’occupation français, ce sont des contacts avec d’anciens résistants, et une visite à des ex miliciens emprisonnés. L’un, qui avait continué en Italie la salle guerre d’Eclache, donne le nouveau nom de ce dernier et accepte, contre une promesse, de guider Fugain à Turin. Et puis, les anciens résistants italiens, les garibaldiens, le maire de Brescia, ancien de la MOI6. Tous font le même diagnostic : « complètement impossible », « complètement cinglé », mais ils apportent leur aide à travers une série dense de péripéties qui semblent ne pas appartenir aux lois des simples humains. L’affaire trouve son dénouement en plein secteur « américain », dans un petit village au-dessus du Lac de Garde. À la suite d’une fusillade qui n’a touché personne, Eclache est menotté. Il fait alors à Pierre Fugain la confidence qu’il était informé de l’arrivée de son improbable commando, et qu’il aurait d’autant plus facilement pu le faire liquider par « les Américains », que ces derniers lui avait donné à lui, Guy Eclache, l’importante mission de déstabiliser la Yougoslavie de Tito par des attentats dont il présente l’ordre de mission à l’insaisissable Commandant Mickey venu ce jour-là de France jusque dans son repaire pour le remettre à la justice de la cité. Et il se laisse embarquer pour Grenoble avec la maigre promesse que Fugain témoignerait en sa faveur à son procès. Ce que ce dernier fit, en mettant en regard la modestie intellectuelle de ce criminel de guerre patenté, avec la responsabilité de certains de ses bailleurs de fonds, tels que des industriels nommables qui avaient subventionné ses services pour éviter le départ de leur main d’œuvre au STO. Ce témoignage valut à Guy Eclache une faveur avant son exécution, et son unique témoin a décharge se vit remercié d’une étrange façon : « Il a demandé comme faveur que ça soit moi qui lui mette une balle dans la tête. Ce dont je me suis bien gardé. Je ne me vois pas en train de mettre une balle dans la tête d’un gars, quel qu’il soit ».

Par cet acte contre l’impunité, et dans les conditions de l’époque, Pierre Fugain a mis un point d’orgue à sa guerre de Résistant. C’était la première histoire de frontière, l’italienne, qui se referme sur un acte de bravoure particulièrement brillant. Mais le temps de la subjectivité est compliqué. Un acte second peut interpréter un premier, comme si le second interprétait le premier et lui donnait son sens. Il s’agit d’une autre frontière avec derrière la lutte à mort avec le fascisme. L’espagnole. Un échec qui lui sauva peut-être la vie.

Début 1936, à l’âge où toutes les conventions internationales actuelles considèrent que l’on est encore un enfant (il est né en août 1919), il essaye de rejoindre la Brigade Durruti7, à Barcelone. À Grenoble, il était alors affilié aux jeunesses communistes. Il y était, avec ardeur, responsable des collectes pour l’Espagne républicaine, très lié à une CGT elle-même fort proche de la CNT espagnole. Il aurait voulu périr en dinamitero (« kamikaze », dit-on aujourd’hui). Déjà il ne « se voyait pas » tuer un homme, quel qu’il soit, de sang-froid. Mourir en gloire face à un char panzer, ce n’était tout de même pas la même chose. Plus tard, la clause de conscience dans la guerre fut l’un des arguments forts pour sa vocation de médecin : « Pour moi, faire de la médecine c’était d’abord faire de la générosité son métier [mais] en plus de cela, comme à cette époque-là nous parlions de guerre possible, (…) c’était pour moi l’assurance que je ne porterai pas d’armes. J’étais objecteur de conscience. »

L’esprit de suite et l’invention de situation hors normes (comme être un guerrier objecteur de conscience), cela arrive souvent aux militants porteurs de dignité8.

Quoi qu’il en soit, du fait de son âge ? de son engagement trop anar ? des deux ?, le jeune Fugain fut refoulé par les camarades sur le chemin de la frontière de l’Espagne. Ce sera une blessure vécue comme un fiasco personnel : « C’était une période importante je dirais cruciale dans ce qu’elle représentait comme espoir et aussi ce qu’elle a représenté comme échec de jeunesse. Mais je ne m’en remettrai pas de cette période-là… j’étais bien décidé à ne pas m’en remettre ». Il est possible que ce rêve heureusement inaccompli d’une intégrité absolue, allant jusqu’à la désintégration de soi, très loin, donc des renoncements habiles de l’homme normé ordinaire, ait laissé sa traîne dans le long cours de la vie de Pierre Fugain9. On pense ici à Nazim Hikmet : « Être captif, là n’est pas la question / Il s’agit de ne pas se rendre / Voilà »10. On évoquera à ce point la visite du préfet Didkowski à Fugain et son ami Genon, lui aussi étudiant en médecine, au Fort Barraux, près de Poncharra. En mars 1940, ils avaient été dénoncés pour distribution de tracts, emmenés sous les crachats d’une foule encore ardente pour le Maréchal dans l’immonde prison Saint Joseph de Grenoble, puis, par décision de ce Préfet, envoyés pour les protéger dans ce fort où étaient internés à titre préventif des militants connus, surtout communistes et cégétistes. Le préfet, qui sera plus tard déporté mais les deux jeunes gens pouvaient – ils imaginer une choses pareille ? vint donc les rencontrer derrière les forts barreaux de Fort Barreau pour leur tenir confidentiellement un discours peu conventionnel : « Je dois d’abord vous dire qu’il m’arrive de vous envier. … si à votre âge vous n’étiez pas rebelle… Vous savez, il y a des gens libres qui sont plus détenus que vous, je fais partie de ceux-là. Je ne suis pas un homme libre, tout préfet que je sois, je ne fais pas ce que je veux… ».

Dans la partie réflexive de son propos, Pierre Fugain suppose une source quasi naturelle, congénitale à la rectitude continue de ses engagements : « une espèce d’aspiration biologique, elle doit être dans les gènes…à être en même temps antifasciste et (…) pour la contestation, pour coller des affiches…on est aspiré continuellement par des rôles à jouer ». Comme le Docteur Fugain ne doit pas penser vraiment qu’il existe un gène de l’antifascisme, il ne s’étonnera pas que l’on évoque ici, ce qu’il suggère lui-même avoir été le premier « appel » d’un long processus qui allait faire de lui par la suite, un homme d’une intrépidité et d’un charisme hors du commun :

« Ma mère gardait de sa jeunesse de petite bonne à Paris [entrée en condition à douze ans] des sentiments qui la poussaient à vouloir s’en venger11. Elle ne faisait pas de politique, mais elle était instinctivement rebelle. En plus de ça, intelligente, fine. Elle m’a marqué beaucoup par cette hargne qu’elle a transformée en ambition. Elle avait deux enfants, (…) mon frère a été prof à Louis Le Grand, j’ai été médecin, et c’était pour elle, continuellement, une vengeance. Elle ne passait pas un repas ou une longue journée sans avoir une réflexion à ce sujet. Je sentais bien que c’était l’essentiel de ses sentiments. »

La mission, pour un enfant, d’être l’idéal d’un ou des parents n’est guère originale. Cela convoque et inspire. Mais l’aspiration est le contraire d’une source d’inspiration qui laisse l’esprit libre. En l’occurrence, elle suppose un degré de fusion avec le désir et la pensée de l’autre, et, en l’occurrence, un transport précoce au contact d’une idée forte de l’injustice et de la domination. Très tôt, en tout cas, Pierre Fugain paraît avoir eu toutes les clés pour décrypter la lutte des classes qui traversait les classes scolaires, et la vie du lycée Champollion en général. Ce n’était d’ailleurs pas si compliqué. C’est une période « où le clivage gauche-droite se traduisait par des coups de pierre, et des bagarres de rue [avec] des mouvements de droite avec les Jeunesses Patriotes de Taittinger, les Croix-de-Feu, les royalistes de Maurras… ». Et puis, la plupart des pensionnaires étaient boursiers pour des raisons sociales, alors que les bourgeois étaient externes. Et la différence se portait, ostentatoire : les costumes des uns et les blouses « grises, crasseuses, dégueulasses, avec des inscriptions partout ou des faucilles et des marteaux dans le dos » des autres… Les fils de bourgeois n’ont « pas les mêmes réflexes, les mêmes pulsions, les mêmes inclinaisons », et lui, le fils de gens très modestes « ignorait ce qu’était un costard », et il « avait l’impression d’être simplement sur une position d’autodéfense ». Cette ligne de partage profondément ancrée préfigurait les futurs clivages au couteau, lorsque la guerre serait là.

Lorsqu’il fut en terminale, celui qui nous dira ne pas avoir été pour rien dans la chanson de bien des révoltes, « le chiffon rouge », écrite par son fils Michel, planta là l’internat en dressant précisément un drapeau rouge dans la cour du Lycée. Viré ! Il s’invente alors une scène sociale plus riche et imprévisible. Un petit boulot au restaurant de l’Union fédérale des étudiants, un gîte de fortune dans les voitures d’un garage tenu par un camarade, et puis, dans cet espace inattendu, la rencontre avec son prof de philo “orienté communiste“ venu là pour des leçons de conduite. Une amitié : « on faisait la dissertation de philo, c’était mon prof, j’étais devenu le roi de la philo ! ». Jeté de son travail de surveillant au lycée Vaucanson, viré son travail à la Dépêche dauphinoise, chassé de ses études de médecine, toujours pour les mêmes raisons, il recrée partout un milieu, des sympathies, des alliances, des solutions impensables, des complicités. Sous la couverture du journal pétainiste Le Petit dauphinois, où il constitue son premier réseau de renseignements, puis de faux papiers, tout le monde suit, aucune dénonciation… en particulier pas de la part de Georges Biessy, le directeur qui sera tué à la libération de Grenoble. Ce jeune homme de 24 ans bénéficiait déjà d’une grande autorité morale. Lorsqu’aura passé la Résistance, et qu’il exercera son activité de médecin des pauvres, cela put confiner en certaines occasions à un culte disproportionné de sa personne, comme à sa sortie d’hôpital et de prison après une grave confrontation avec la police, à Grenoble, dans une manifestation contre la guerre (française) au Vietnam : la population entière [de Voreppe] y compris le séminaire avec les nonnes m’attendait avec des fleurs. Ça ne s’est jamais vu ça, ça relève de la folie, pourquoi faire tout ça ? »

Pourquoi, en effet ? Peut-être cela pourrait s’expliquer par la parabole de l’homme digne et de l’homme normé12. Le premier possède une sorte de stabilité morale qui l’amène à tenir un cap personnel même par très gros temps, sans y répandre ses tripes. Cela tient du dedans. Ce n’est pas une posture : « La gloire c’est de la connerie. Les héroïsmes c’est bidon, c’est artificiel, c’est circonstanciel, mais la dignité c’est un truc beaucoup plus valable, profond et durable… » [Fugain]. La cohérence du second varie en fonction d’un compromis entre ses valeurs propres et les variations qu’y impriment les circonstances, ou un appareillage idéologique extérieur. L’homme normé est appareillé. Il se meut par la carapace, parfois contre elle, mais il ne comprend pas comment il pourrait en être autrement. Pour ce second, la stabilité du premier peut d’abord apparaître comme l’effet d’un orgueil sans bornes, voire d’une disposition plus ou moins paranoïaque. Mais les choses se compliquent par le fait que les femmes et les hommes réels sont tous des compromis entre le digne et le normé, l’autonome et l’appareillé. Il n’y a pas de femme ou d’homme qui n’aspire à bousculer la tyrannie de la norme et à affronter à mains nues le destin le plus adverse. Alors, celui ou celle qui, de part son génie propre, ou du fait d’une mission qui lui a été tacitement donnée au départ de sa vie, ou pour toute autre raison aura affronté les dangers que sa dignité lui dictait de ne pas éviter et en sera sorti grandi, apparaît volontiers pour l’autre qui n’aurait pas senti en lui pareille intrépidité, comme un humain superlatif. Un grand homme. Cela peut donner un processus de haine ou d’admiration, ou bien une idéalisation qui est un compromis entre les deux pôles de cette ambivalence. Et socialement ce sera une popularité qui peut confiner à une certaine ferveur si celui qui en est l’objet, devenant un porteur de dignité13, donne à partager autour de lui cette humanité excédentaire qu’on lui prête.

Après la guerre, Pierre Fugain a poursuivi une route dénuée d’habiletés de circonstance. Devant les efforts « pas reluisants » de récupération de la Résistance, il s’est efforcé d’en faire vivre l’esprit. Encore en 2002, lors de la grande manifestation anti-Le Pen de Grenoble, il a tenu meeting depuis une nacelle de chantier érigée au dessus de la grande foule. Il est devenu « une autorité morale ». Entre temps, il aura pris position contre les massacres de Sétif et du Constantinois, perpétrés le même jour que la capitulation de l’Allemagne nazie, sur des populations qui manifestaient pour leur droit à l’indépendance ; contre la répression de la révolte ouvrière de Berlin-Est en juin 1953. Bien que proche du PCF, il aura soutenu le titisme yougoslave, distribué des tracts trotskistes et anarchistes contre les procès staliniens ; il se sera engagé sans réserve contre la guerre d’Indochine et dans le soutien à la cause de l’indépendance de l’Algérie… car « L’antifascisme c’est pas une position philosophique confortable qu’on a à son bureau. L’antifascisme, il est dans la rue, l’antifascisme, il est dans les usines. Il est sur les barricades, il est dans les tranchées, il est partout… Pour moi, ça avait pris valeur de position philosophique quasi-religieuse. » : une œuvre politique probablement adressée au même « destinataire de secours »14 que sa pratique de médecin. Un médecin du peuple hors du commun, en vérité.

Pour évoquer cette médecine de pointe étonnante, au plus près des patients et qui conjuguait un grand nombre de dimensions de leur vie, nous laisserons parler le site Internet de son fils Michel, qui en rapporte fidèlement l’ambiance à travers ses souvenirs d’enfance :

« [À Voreppe c’était] un champ de bataille permanent. Une guerre de tranchée cocasse et gaie entre les « progressistes » (c’était encore vrai à l’époque), et ceux qui ne l’étaient pas. (…) Pepone et Don Camillo ! Une sorte de paradis pour les mômes qui reproduisaient, dans la cour de récréation, les bagarres que se livraient leurs parents. La maison était grande, toujours pleine de monde, et il était impossible de faire la différence entre les copains et les patients qui tapaient le carton dans la salle d’attente, en se faisant apporter des consommations du bistrot d’à côté par la fenêtre qui donnait sur la rue. »15

Nous terminerons cette évocation d’un âge somptueux du militantisme politique par une anecdote roborative. À Vallauris, pendant les vacances, les Fugain sont voisins et amis des Picasso. La campagne pour la libération de Henri Martin16 est au cœur des manifestations contre la guerre française en Indochine : « quand il y avait une manif contre la guerre du Vietnam, il y avait des panneaux “Libérez Henri Martin“, toujours : “Libérez Henri Martin !“ ». Et le bistrot des Jeux de Boules que tout le monde fréquentait entend à la radio la nouvelle incroyable : Henri Martin est libéré. Pierre Fugain écrit la bonne nouvelle sur l’ardoise. Lorsqu’il revient plus tard, le tableau est un peu modifié : « Libérez Henri Martin. Euh ! Victoire : Henri Martin est libéré », signé Pierrot Fugain, et au-dessous, une colombe de Picasso. Plus tard Fugain apprendra que ce fameux tableau a été pieusement passé au vernis et gardé comme un trésor par le bistrot.. Voilà comment on transforme une ardoise en or… ou – mieux – en repère de symbolisation dans l’histoire du peuple.

2 RÉSISTANTS ET MILITANTS

Pierre Fugain nous a dit comment l’amour qu’il avait reçu dès le lait de la prime enfance avait eu la saveur d’un esprit revanchard, qui avait été la moins mauvaise chose que sa mère avait pu faire de ses colères, pendant des années où elle était petite bonne dans une famille bourgeoise de Poncharra installée dans la capitale.

Beaucoup des personnes interviewées par l’équipe du Musée dauphinois font ainsi état de situations tôt vécues qui semblent anticiper une vocation militante. Marie-Claire Vanneuville et Marie-Jo Chappot accompagnent dans leur parcours des femmes désaffiliées, précaires et souvent sans logis. La première, comme enseignante, a connu la condition humiliée et infériorisée des filles des écoles ménagères des mines, alors que la seconde a appris très tôt la valeur vitale des réciprocités ordinaires : « J’ai eu une enfance cantalienne, à 1100 mètres d’altitude, dans une région extrêmement froide, où s’intéresser à son voisin c’était absolument naturel comme l’air qu’on respire. Il y avait de la neige : il fallait s’entraider, il fallait tracer la route ensemble. C’était comme ça… »).

Autre ambiance, autre bouillon de culture. L’enfance de Gaston Charreton, né il y a cent ans à Voiron, nous emmène dans le troquet que tenaient, à côté de l’usine de chocolat, ses parents socialistes avant la scission de la SFIO au Congrès de tours. Par bravade, le petit Charreton a réussi son certificat d’études avec mention, mais il était bien plus intéressé par le monde des adultes que par l’école. Et ce militant communiste, qui fut de tous les combats contre l’exploitation du corps productif des prolétaires, commença sa rébellion en faisant la nique aux lois qui protégeait le travail des enfants : « Je suis rentré à douze ans et demi chez Béridot comme apprenti. Quand l’inspecteur du travail venait, (les autres ouvriers) me faisaient planquer au galetas… ».

Parfois, dans une situation sans particularité bien remarquable, c’est une scène inattendue qui semblera après-coup prémonitoire d’une vocation. Petit sacrifice d’intimité de l’auteur de ces lignes :

À la devanture d’un café place Championnet à Grenoble. Ma mère est avec moi. Nous sommes debout. Des gens sont attroupés devant un poste de télévision au fond. Ils regardent un match. Ma mère, elle, devait surtout regarder le poste de télévision, puisque nous ne connaissions pas encore ça. Je devais avoir onze ans. J’ai vu un homme courir très vite en direction de la rue Thiers, suivi par une petite foule qui criait. Une femme du groupe du café a dit : « Quelle race ! ». Un policier en sueur a approuvé.17 Je me suis repassé par la suite un film où je bondissais courageusement dans les pattes des poursuivants pour en faire tomber quelques-uns comme des quilles. Une réaction très personnelle, puisque je grandissais dans un milieu taiseux en politique.

Digression essentielle sur les crocs-en-jambe et l’articulation du Je-Nous

Cette fantaisie de croc-en-jambe nous mène irrésistiblement à la facilité d’un jeu de mots que le lecteur nous pardonnera peut-être. Le rapport du sujet à son humanité, que nous appellerons donc ici l’articulation du Je – Nous, est au centre de la dignité d’humanité qui habite les résistants et les militants. Explication. Tout humain est lié à son humanité, mais le réglage de la hauteur de l’articulation du Je-Nous est éminemment variable suivant les personnes. Certaines ont une Je-Nouillère nouée tout en bas, pratiquement à la hauteur des chevilles. Cela leur fait, comme à Œdipe, des pieds difformes18, qui les rendent singulièrement empotés pour considérer l’humanité au-delà de leur famille, ou de leur clan. Parfois l’humanité qui compte vraiment pour ceux-là se limite à ceux qui ont en partage les mêmes privilèges liés à un sang rare, ou qui appartiennent à une même caste de possédants qui tirent profit de biens sociaux privatisés et transmis entre soi, via les substances germinales19. Pour d’autres, le niveau du Je-Nous est haut, voire très haut perché. Ceux-là peuvent arpenter le monde avec des bottes de sept lieues, et ils rencontrent en tous lieux des hommes et des femmes qu’ils considèrent en fraternité. Pour d’autres enfin, la solution est bancale. Ils ont une jambe plus courte que l’autre. Souvent la droite, mais pas toujours. Et cette particularité les mène souvent à ne pas trop s’éloigner de leur ego et à tourner autour, comme ces animaux improbables que l’on appelle Dahu en Isère, Darou dans les Vosges, et Tamarou dans l’Aubrac. Ceux-là peuvent parfois penser vivre mieux en s’appareillant d’une prothèse imaginaire : ils se pensent par exemple élus d’un dieu, d’un guide, ou ils remercient leurs géniteurs de leur avoir fait une couleur de peau qui les mettra toujours du bon côté du manche.

On aura compris que nos militants et résistants appartiennent surtout à la seconde catégorie. Assez souvent, plus qu’à l’ambiance d’une enfance, c’est à des événements qu’ils raccordent cette manière de déprivatisation de leur ego qui constitue en eux la hauteur de vue propre aux porteurs de dignité. Des événements constituants

On trouve ainsi, dans les récits des résistants et militants, des éléments biographiques situables, qui ont pu orienter leur vie et lui donner sa première erre. Ils nous relatent des figures paternelles problématiques, des néantisations de leur communauté, mais aussi des transmissions régulières d’une culture politique familiale, ou encore de bonnes rencontres.

Le père, médecin, d’Édith Aberdam, née en 1941, fut exécuté en juillet 1944 à Saint-Agnan-en-Vercors, après l’attaque de la grotte de la Luire. Celui de Viviane Mendelson s’était ruiné « pour des problèmes de jeu », et la tournure d’esprit de sa fille lui fait encore remercier la vie qui lui a ainsi permis de « voir une société totalement différente », de « connaître la vie difficile », et de « ne pas rentrer dans un système ». Pierre Lami semble s’être fait seul. À six ans, il devint orphelin de son père, mineur venu d’Italie. Il est rentré en usine à seize ans, il a rencontré la Résistance à dix-neuf ans et il est allé au maquis un an plus tard. Le médecin sans-frontiériste Guy Causse, qui ira jusqu’en Afghanistan pour, entre autres, porter secours à une « population en souffrance » et lutter contre un « occupant illégal », n’a connu qu’à l’âge de sept ans son père, prisonnier des Allemands, un autre occupant illégitime.

Autre figure, ouvrant vers un ailleurs moins hanté par les épreuves d’un défaut de père, celui de Bernard Gilman a bourlingué tout en fondant une famille solide : l’Australie, la Nouvelle Calédonie, avec le Vanuatu où lui-même est né. Lorsque cet ancien enfant des îles prendra un poste d’instituteur dans un village perdu du Haut-Oisans, il créera, avec un guide nommé Canac, un premier foyer culturel. Bien plus tard, il développera un beau programme culturel en Nouvelle Calédonie / Kanakie, où il rencontrera Jean-Marie Tjibaou.

L’influence des traumatismes collectifs vécus par les communautés d’appartenance, notamment à travers les crimes génocidaires, est l’objet d’une abondante littérature dans les domaines de la psychanalyse, de la psychologie et des sciences sociales en général. Les entretiens réalisés par l’équipe du Musée dauphinois ont rencontré cette dimension. Édith Aberdam vient d’un milieu juif, français par son père et polonais par sa mère. Il y a quarante ans, elle était choquée par la détestation montante d’Israël par la gauche politique. Entre idée de fonder un communautarisme juif de gauche et barrage au retour d’un pire toujours à craindre, elle a créé un Cercle Bernard Lazard20 à Grenoble, dans le sillage de celui de Paris, lequel fut fondé par des militants communistes juifs en rupture avec l’impardonnable suivisme du PCF au moment du “Procès des blouses blanches“21. Autres marquages de l’histoire, séculaires, ceux-là. Viviane Mendelsohn rappelle au détour d’une phrase qu’il y a quelques raisons pour lesquelles « la liberté, ça a toujours été un peu une obsession chez nous les protestants ». Et ce n’est évidemment pas un hasard si Amar Thiuone, Sénégalais d’origine, s’est engagé dans un combat contre le racisme, mais aussi pour la mémoire de l’esclavage, qui a abouti à la dépose d’une plaque (« je pense, la première en France ») honorant Toussaint Louverture sur la parvis des droits de l’homme à Grenoble22. Les parents de Jean-Jacques Kirkyacharian, enfin, sont venus de Cilicie, une région du Sud de la Turquie, située entre la méditerranée et le Taurus, et ils ont été déportés pendant le génocide des Arméniens. Le destin de la famille s’est ensuite joué à la roulette des quotas (pour l’Amérique, on était complet). Son évocation de cette histoire familiale est très sobre, mais on peut faire sans grands risques l’hypothèse qu’elle n’est pas pour rien dans un parcours qui mènera cet ancien professeur de philosophie à la présidence du MRAP à Grenoble et à la représentation de cette même association à l’ONU.

Ces histoires fortes, qui s’ancrent dans la préhistoire du sujet et dans le legs des générations précédentes, suscitent de fausses évidences. Par exemple celle qui voudrait que les victimes d’une immense injustice seraient particulièrement sensibles à l’injustice. Lors d’un voyage en Palestine peu après la guerre des six jours, le prêtre en rupture de banc Michel Saillard fera à ce sujet l’expérience, pour lui bouleversante, qu’« un peuple opprimé peut devenir d’un coup un peuple oppresseur. Ça vous chamboule tous les schémas que vous aviez dans la tête. »

Autre idée qu’il est encore plus salutaire de « chambouler » : selon les poncifs de “l’égoïsme psychologique“23 né en Occident avec l’individualisme propre à l’ordre économique moderne, la compassion et l’acte altruiste en direction de celui qui connaît un sort injuste serait en réalité très individualiste, puisqu’il est dans la nature de l’humain de ne rien faire pour rien. Ainsi, par un acte d’allure généreux l’homme occidental sensé ne ferait que charger l’autre auquel il porte secours d’embellir son idée de lui-même ou de soigner par procuration les malheurs de sa propre histoire.24

Autre détermination d’une vie militante. La transmission des valeurs éthiques des parents de Maryse Oudjaoudi, s’est faite directement, et dans le respect de son autonomie :« mon père (immigré espagnol) était militant communiste… Il parlait beaucoup de ses luttes syndicales. Cette culture familiale a beaucoup compté pour moi… ».

Enfin, lorsqu’il parle de sa vocation altruiste et militante, le Professeur René Schaerer fait référence à deux bonnes rencontres : celle de son enfance, avec son instituteur à Mens, Aloys Arnaud, militant de l’école laïque qui avait créé une classe de sixième dans son école primaire. Il y dispensait aux petits protestants ainsi qu’aux peu ou pas croyants un enseignement créatif, empreint d’une « ferveur morale » et d’un esprit de « religion laïque ». Longtemps plus tard, autre rencontre déterminante, il a rencontré dans son cursus médical Daniel Hollard, Professeur remarquable, exerçant au vif du souci citoyen et éthique25, et appartenant comme lui au milieu protestant.

De l’acte procède souvent l’engagement véritable

Mais c’est à deux autres rencontres – clé que Schaerer réfère son action pour l’humanisation de la fin de vie des patients à l’hôpital. Ceux qu’il appelle ses « malades fondateurs » sont des personnes sans lesquelles ce médecin n’aurait peut-être pas été ce qu’il a été. Il déclare ainsi sa dette vis-à-vis d’une jeune hospitalisée, morte abandonnée à ses souffrances. Elle a mis dans la tête du jeune interne qu’il était alors, les questions qui allaient aboutir à deux impératifs intimes qui ont décidé d’un long combat éthique ultérieur : soulager la douleur, et répondre aux questions angoissées de « ces malades qui savent qu’ils vont mourir, et qui ont besoin de rencontrer un médecin capable de faire face à leurs questions ». Le second « malade fondateur » de René Schaerer fut le créateur de la Comédie des Alpes. Une personne qui fit montre, à la fin de sa vie, d’une force morale peu commune. Sans faillir véritablement à apporter une réponse à la demande de cet homme, René Schaerer se trouva dans l’incapacité de mettre en application jusqu’au bout le second impératif moral qu’il s’était forgé (répondre sans fard aux questions des malades). Devant cet ancien homme de scène, il a pris la mesure de ce qu’il en coûtait au médecin de laisser là le masque pour accompagner son patient, de personne à personne, jusqu’au rebord du monde. Ainsi s’est constituée, autour de ce semi-ratage d’une mission qui ne paraissait pourtant pas hors de portée, l’utopie concrète d’un autre espace de la confidentialité médicale, ouvert à l’écoute du plus difficilement dicible. Sous l’impulsion du Professeur Daniel Hollard, s’opéra alors, avec la psychologue Jeannine Pillot, une entrée de l’esprit de la psychanalyse dans les soins en hématologie et en cancérologie : « une manière peut-être plus professionnelle de prendre en compte la personne et la subjectivité des malades ».

Ainsi, un premier acte peut créer l’engagement. En confrontant au réel de la pratique une visée qui était jusque là idéale, il oblige. Il met au pied du mur.

La forme de ce premier acte peut être très variable. Après son retour à la vie civile, l’ancien jeune maquisard Pierre Lami a fait une grève tout seul, parce que la direction de l’usine Neyret ne voulait pas le reconnaître dans son excellence de fraiseur. Par son improbable succès, cet acte incongru absorba son auteur dont la vie fut dès lors vouée à l’organisation de luttes moins individualistes, à la CGT et au PCF. Pour Jo Briand, la rencontre avec « les Algériens » pendant leur guerre d’indépendance, et avec les Chiliens exilés à Grenoble affermirent le prolongement dans la praxis d’une conversion jusque-là plutôt philosophique, « de l’extrême droite à l’extrême gauche ». Pour Louis Vert, alors jeune comptable, qui puisait dans Témoignage Chrétien les arguments d’une « résistance spirituelle au nazisme », l’acte « illégal mais légitime » de décrocher la photo du Maréchal dans un bâtiment public, marqua le passage à une autre mesure de l’action26. Résistances et militances

À ce point vient une question. Les résistances et les militances appartiennent à une même famille d’activités humaines, mais y a-t-il entre elles une continuité, sont-elles deux variantes du travail des humains sur eux-mêmes, sur leur société, pour y promouvoir des causes, ou sont-elles plus hétérogènes les unes aux autres ? Si l’on entend Alice Vachet relatant la naissance de l’Association des paralysés de France (« Ils sont entrés en résistance. Parce que la vie les avait fauché, condamné, ils ont mis sur pied une association en 1933 qu’ils ont appelés l’association des paralysés… ») et si l’on entend l’Appel des résistants historiques (Cf infra) : « Créer, c’est résister, résister, c’est créer », auquel répond la formule « Résister, verbe actif » qu’affectionnait le psychiatre communiste et surréaliste Lucien Bonnafé, on dira que le concept éthique de résistance connaît un large champ d’applications. Mais, lorsqu’il désigne des pratiques, ce terme mérite une définition plus précise.

L’historien Pierre Laborie, cité par Jean-Claude Duclos27, a avancé que la résistance suppose trois éléments : (1) la volonté de nuire à l’ennemi, (2) la conscience de résister, (3) une forme d’action qui impose des pratiques de transgression. En ce sens, elle procède d’abord d’une rupture radicale avec un système jugé illégitime, inamendable et destructeur. Dans de telles situations, l’ambiguïté et la confusion apparaîtront comme impraticables et dangereuses. Par contre, l’action clandestine qui est inhérente à l’illégalité implique une duplicité assumée.

Deux termes définissent au mieux la résistance. Le premier est la guerre, à laquelle elle emprunte la notion d’un affrontement sans concession, puisqu’il s’agit de défaire un système oppresseur. Pour cette guerre-là, les résistants s’efforcent d’avoir le choix des armes, et elles ne sont pas principalement militaires. Dans la lutte de résistance moderne, la dignité, l’éthique, l’ironie, l’organisation, la circulation massive d’informations fiables et les actes symboliques éveilleurs de conscience font tomber plus de citadelles que les kalachnikovs.

Le second terme est la rébellion, à propos de laquelle Pierre Fugain, évoquant l’extrême passivité des bidasses de la déroute française emmenés comme lui dans des wagons à bestiaux vers l’Allemagne, faisait une proposition qui a peu de chance d’être rapidement examinée dans un conseil des Ministres :

« C’était une période pas brillante, mais j’avais la chance folle d’être en rébellion. (…) Nous devrions enseigner aux élèves la rébellion, ça leur garantirait une vie sauve quoiqu’il arrive. J’étais le seul à me rebeller, j’étais le seul à m’évader, j’étais le seul à pouvoir rentrer à Grenoble, dans un temps record, en vingt-quatre heures… »

Les résistances cessent par la victoire de leur cause, par leur défaite, ou par la réintégration des résistants dans la société sur la base d’un statu quo. En Isère comme ailleurs, les anciens résistants qui ont participé à la victoire contre le nazisme ne se sont pas tous reconnus dans des militances de l’après-guerre. Mais certains y ont apporté un souffle qui manquait parfois aux associations, partis et syndicats institués. Ainsi, les trois résistants de la mouvance communiste se sont reconnus en fraternité active avec les combattants algériens de la guerre d’indépendance : l’un (Fugain) devenant “le médecin du FLN“, cachant des combattants clandestins (« Bien sûr que ça m’exposait à être arrêté, mais la Résistance aussi… »), l’autre (Charreton) organisant des meetings à la porte des usines avec des mots d’ordre qui allaient au-delà de ceux de son organisation politique. Le troisième (Lami) et les deux précédents participant aux manifestations dures pour bloquer des trains emmenant à la guerre des appelés du contingent.

De son côté, le médecin ancien FTP et libre-penseur Henri Fabre, qui a vécu les risques de la médecine de l’ombre lorsqu’il s’agissait de faire parvenir du matériel hospitalier au maquis, a retrouvé la pratique de la légitime illégalité en ouvrant le premier centre de Planning familial en France : « C’était la seule façon d’y arriver : je savais que la majorité des gens étaient d’accord. Les catholiques, les évêques et les curés étaient contre, mais j’estimais que ce n’était pas eux qui me feraient mettre le pavillon bas. J’ai foncé, j’ai pris le risque. (…) On pouvait être radié de la liste des médecins. On risquait de se voir interdire la profession de médecin. J’ai été convoqué par le Conseil. Je n’arrivais plus à dormir, j’avais une vie de dingue. Je ne regrette pas de l’avoir fait ! ».

Plus généralement, la Résistance a laissé son empreinte dans la société même si les résistants eux-mêmes n’ont pas été les principaux acteurs directs de cette transmission. Ainsi, pouvons-nous suivre, à partir des témoignages recueillis, l’ancrage dans la Résistance de l’idée d’une politique démocratique de la culture en Isère.

La politique culturelle en Isère : racine résistante et métamorphoses

L’une des racines a poussé dans un lieu a priori improbable : l’École des cadres d’Uriage, chargée de former les futures élites de la “Révolution nationale“ avant d’être dissoute avec l’invasion de la zone Sud. Dirigée par le capitaine Pierre Dunoyer de Segonzac entouré de Hubert Beuve-Méry, futur fondateur du journal Le Monde, de Joffre Dumazedier précurseur de la sociologie des loisirs, ou encore de l’historien autodicate Benigno Cacérès, cette École atypique suivit en fait une ligne de conduite autonome et progressiste, guidée par l’idéal d’un « nouveau style d’homme que l’on a appelé le style du XXème siècle ». Cet homme-là se devait d’être complet : conjoignant le physique, l’intellectuel et une spiritualité chrétienne laïcisée. Les jeunes gens de l’École d’Uriage ont alors fait des enquêtes au contact de réalités sociales dont ils étaient souvent ignorants. Il se sont frottés aux syndicalistes communistes clandestins comme au monde agricole. À une époque où la sociologie existait à peine, ils armaient leurs micro-enquêtes avec l’apport méthodologique du centre Économie et humanisme, fondé par le dominicain Louis-joseph Lebret. Après la dissolution, les anciens de l’École d’Uriage, donnèrent naissance à une première utopie liant la culture au peuple, avec pour lieu le maquis. Des équipes volantes y partaient pour un travail éducatif (sur la situation de la guerre) et culturel (les chants du bataillon allemand Ernst Thäelmann de la guerre d’Espagne, y côtoyant Balzac, ainsi honoré pour ses utiles descriptions des embuscades chouannes).

Les anciens, comme Bernard Gilman, se souviennent que l’association Peuple et Culture est née de ces pratiques culturelles maquisardes et le Manifeste fondateur de 1945 le souligne : à travers l’esprit des pratiques de la Résistance, il s’agit de constituer la nation sur une autre base dont le liant serait une culture commune à élaborer28.

D’où un passage de la résistance à l’associatif et même à l’institutionnel, qui trouva une réalisation fondatrice avec la première Maison de la culture créée à Grenoble dès 1945, précisément par les membres de Peuple et Culture. Son existence fut écourtée par l’absence de soutien de la municipalité de Grenoble d’alors, mais c’est sur la trace de cette première réalisation que, dans les années 1960, l’association Acta et le Professeur Michel Philibert s’activèrent pour obtenir, dans un contexte favorable de la politique culturelle de l’état, la création d’une Maison de la culture à Grenoble. Et c’est en 1968 que fut inauguré le « Cargo » d’André Wogenscky, autrement dit, la grande Maison de la Culture MC2.

Entre temps, en 1960, la politique de décentralisation culturelle avait aussi amené à Grenoble la Comédie des Alpes, créée par Bernard Floriet et René Lesage, lequel était venu de la Comédie de Saint Étienne de Jean Dasté.

Cette politique culturelle brillante n’ayant pas fait toute la preuve d’une démocratisation profonde de la culture, la Municipalité dirigée par Hubert Dubedout compléta son action en se tournant vers « les quartiers ». On ne peut comprendre cette initiative sans la lier à la politique d’intégration urbaine multipolaire tentée à l’époque. Mais là encore, l’héritage issu de la Résistance est évoqué par l’ancien maître d’œuvre du grand projet culturel de la ville, Bernard Gilman, via l’origine de Peuple et Culture, dont il a été directement l’un des acteurs :

« Je crois que (cette approche) est venue des origines de Peuple et Culture, dont le slogan de base était quelque chose comme : « Rendre le peuple à la culture et la culture au peuple ». C’est le mot peuple qui était important là-dedans. Ça n’avait rien à voir avec les problèmes d’institutions culturelles. Il s’agissait de se demander d’abord comment les gens vivaient, quels étaient leurs problèmes. Les syndicats d’alpage, par exemple, que nous avons aidé à créer dans le Beaumont, avaient toute leur place dans notre activité. Il s’agissait de se demander qu’est-ce qui était important pour des gens dont la culture était différente. (…) Ça a été un peu une constante dans ma vie : essayer de rester le plus au contact possible de là où sont les Hommes. »

Dans le secteur culturel comme dans d’autres domaines, l’activité des associations et des services publics dédiés au développement humain ou, pour le dire de manière plus conséquente, au travail de la civilisation29, a deux faces. L’une est tournée vers « les problèmes d’institutions », autrement dit vers les pôles de décisions politiques, et l’autre, qui nous intéresse plus ici, est tournée vers les terrains « où sont les Hommes » pour reprendre la formule de Bernard Gilman.

Les pays des autres

Cette autre face, la pratique du pays de l’autre30, pour le dire en un autre langage, mobilise un type de compétences qui tient du militantisme mais aussi du service public, qui tient de l’action mais aussi de la recherche, de la compétence spécialisée mais aussi d’un humanisme qui travers les frontières disciplinaires31. Et le vif de cette sorte de savoir-faire va souvent se manifester dans des détails plutôt discrets.

Ainsi Maryse Oudjaoudi, fille d’un père immigré, décrit les difficultés, invisibles pour un regard trop lointain, de l’accès aux lieux de culture pour celle ou celui qui n’en connaît pas les codes : « Souvent, ce qui fait obstacle c’est que les personnes ne savent pas comment on doit se comporter. Je ne sais pas si vous avez fait l’expérience d’être dans un pays étranger, vous ne parlez pas du tout la langue et vous rentrez dans un bistrot. Tout d’un coup, vous vous demandez : « Tiens, là, est-ce qu’il faut aller au bar, est-ce qu’il faut commander ? » Des choses toutes bêtes ! Pour beaucoup de personnes, le premier obstacle pour entrer dans un musée ou dans une bibliothèque, c’est ça. »

Pour leur exercice, l’acteur d’une politique publique éclairée et l’authentique militant associatif s’engagent en personne pour d’autres personnes.

Paul Muzard, ordonné prêtre en 1954 (il en abandonnera l’exercice par la suite) a d’abord rencontré les Algériens de Fontaine avant qu’une tuberculose ne l’amène à un long séjour à Saint Hilaire du Touvet. Il n’avait pas décidé d’être tubard, mais il avait choisi son sanatorium « parce que c’était celui où il y avait le plus d’Algériens ». Il y vivra neuf mois, apprendra la langue et un peu des coutumes. Lorsqu’il sortira de ce long stage, il se consacrera au sort des Algériens de Grenoble, à travers une riche action associative qui débutera par la constitution de l’Association dauphinoise de solidarité franco-nord-africaine, laquelle est devenue, à l’indépendance de l’Algérie, l’Association dauphinoise de coopération franco-algérienne.

Entrer dans le pays de l’autre oblige : « La masse des gens était pour la colonisation, au moins en ce qui concerne l’Algérie (…). Mon évolution s’est faite vite à partir de 1955, au moment où j’ai rencontré des Algériens, parce que c’est facile de parler des Algériens, par rapport à des convictions toutes faites. Mais à partir du moment où on est en contact avec des gens, on ne peut plus se défiler, on est obligé de se positionner. » Le premier principe de ladite Association dauphinoise de solidarité franco-nord-africaine était de faire le contraire du rapport colonial : pas de hiérarchie entre Algériens et Français. En 1967, l’Association dauphinoise de coopération franco-algérienne prit la décision de faire une enquête sur le logement des travailleurs Algériens, notamment ceux logés par des entreprises. Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Dans une tuilerie de Moirans une grosse cheminée pour la cuisson des briques, et quelqu’un qui dort là, à côté de cette fournaise bruyante. Deux maisons sur la commune de Champagney, abandonnées, sans eau ni électricité… « des choses abominables pour des humains. Je le dis maintenant, mais c’était aussi une situation de domination coloniale et d’exploitation éhontée de cette main-d’œuvre… »

Dans ses années d’étudiant, René Schaerer a eu, lui aussi, l’occasion de connaître la situation des Algériens en France. Avant la fin de la guerre d’Algérie, le professeur Daniel Hollard, lui avait proposé d’accompagner médicalement la grève de la faim d’Algériens incarcérés dans la prison Saint Joseph, qui demandaient à être reconnus comme des prisonniers politiques. Par la suite, en 1962, il participera à une mission de la CIMADE – comité inter mouvement d’aide aux évacués – dans le camp de Rivesaltes.

L’autre prêtre en rupture de prêtrise, Michel Saillart a rencontré le pays des hommes véritables par le biais d’un centre d’hébergement et de réinsertion sociale portant le nom de Frédéric Ozanam, un intellectuel remarquable du 19ème siècle dont l’histoire a retenu notamment l’adresse à l’archevêque Affre, de Paris : « Monseigneur, le peuple est sur les barricades, que n’êtes-vous avec le peuple ? » et encore cette phrase osée : « L’Eglise doit passer aux barbares ». Réflexion de Michel Saillart : « J’ai tout appris, dans ce centre, de l’existence humaine, des servitudes humaines et de la soif de liberté de l’Homme. (…) Mon travail était de faire en sorte que les gens de la société civile, qui ignorent les dégâts de la grande marginalisation, puissent prendre connaissance de la richesse de ces gens en grande difficulté, et de permettre, pour ces gens en grande difficulté qui vivaient dans des lieux d’exclusion, une sorte de rapprochement avec la société civile pour que l’exclusion soit moins forte. »

Du côté des médecins militants, le pays de l’autre peut se situer à des milliers de kilomètres lorsqu’il s’agit du travail humanitaire, pour lequel le Docteur Guy Caussé a conçu cette définition à tiroirs : « L’humanitaire, c’est rencontrer et accompagner toute personne dans son malheur, dans sa dignité, et dans son droit ». Mais, comme on l’a évoqué, cet autre peut être aussi peu accessible lorsqu’un médecin ne sait où poser son barda technique pour rencontrer son patient muré dans sa souffrance.

De son côté Alice Vachet, parlant, elle, depuis la fraternité des paralysés dira que l’autre n’est pas spontanément un allié pour des handicapés, qu’il n’est pas simple de changer les regards stigmatisants autours des places de parking réservées aux handicapés, mais aussi lorsqu’il s’est agi de décider des moyens pour reconfigurer les portes des tramways de Grenoble. Elle aurait pu formuler la question ainsi : quel autre sommes-nous dans le regard de tous ces autres anonymes que nous croisons du matin au soir et qui voient en nous d’abord un défaut, une dissymétrie inquiétante ? La militance de l’association des handicapés de France vise aussi l’éducation de ces regards.

La recherche-action de Marie-Claire Vanneuville et Marie-Jo Chappot fait elle aussi une part à la critique des formes rampantes de rejet qu’elles observent dans des lieux en principe dédiés à l’intégration des plus exclues : « Dans le social, il y a des choses qui m’ont fait halluciner. On donne des réponses sans poser de questions, et on est très agressif envers les personnes qui ne sont pas adaptées à ces réponses. On dit que c’est de leur faute, qu’ils sont nuls. (…) Je voulais déstabiliser les gens sur le “ça va de soi“. Et prendre du temps…. ». Il faut bien alors aller à contre-courant des routines normées, mais aussi faire un travail sur soi, pour savoir réinstaller de la confiance, et une certaine tendresse dans l’univers de ces femmes hors-liens et hors-paroles :

Marie-Jo Chappot : « C’est comme si l’on décryptait une langue étrangère. Il faut s’immerger, s’habituer à penser autrement. C’est comme si on rentrait dans une culture très étrangère. Il faut faire cet effort d’abandon, de dépouillement, pour parvenir à la rencontre avec cet autre, homme ou femme d’ailleurs. C’est un travail sur soi. À un moment donné, il y a le risque d’être touchée, d’être brûlée, chamboulée. Dans cette rencontre-là, il y a vraiment du risque. »

Marie-Claire Vanneuville : « Un accompagnement réussi auprès de ces femmes, c’est recréer le lien, redonner confiance dans le lien à une autre personne, et du coup redonner confiance dans le lien avec soi-même. Ca peut se décliner dans des tas de manières différentes, parce qu’il y a des tas de cas de figure différents. Mais, ce que j’estime être de l’accompagnement réussi, c’est arriver à rendre les personnes à nouveau compagnons d’elles-mêmes. »

L’esprit de suite, l’autonomie par rapport aux normes ambiantes et la réflexion sur soi sont des vertus des militant-e-s du travail de la civilisation. 32

Des utopies concrètes pour un autre monde

Ramer contre le courant… Françoise Laurant avait 20 ans. Elle se souvient d’avoir fait des grèves de la faim pour arrêter la Guerre d’Algérie, des tracts à l’entrée du restaurant universitaire… « Tout le monde se fichait de moi en me tendant des tickets restaurant. C’était dur. Et puis, je me rappelle des manifestations, des gens qui étaient clandestins… A l’université c’est tout juste s’il n’y en n’avait pas qui nous demandaient de cacher des armes ! J’ai eu pas mal de copains qui ont disparu, déserté. Il y en a un que j’ai retrouvé trente ans après en Algérie. On a été une génération secouée, sur des trucs qui semblaient sans issue. »

Contre ce sentiment de l’inutilité d’un aussi rude combat, certains protègent leur utopie dans une petite république intime. Michel Saillard va en chercher la Constitution dans l’Ancien Testament et en particulier dans le Livre des prophètes, « des psaumes de l’ordre du cri, de la révolte et de la dénonciation des injustices. » qui le mettent « sur une parfaite longueur d’onde avec ces hommes d’il y a 25-30 siècles qui osaient stigmatiser et dénoncer les injustices profondes des prêtres, de la justice et des gouvernants de l’époque ».

Jo Briand, lui, trouve plutôt sa référence dans un nouveau Contrat social qui viendrait resymboliser par en bas une société en état d’anomie :

« Je crois que l’une des conditions de la démocratie, c’est la vie associative, dans la mesure où une association c’est un regroupement de citoyens qui s’unifient sur un objectif précis ou large. C’est le symbole même du fait que les individus dépassent leur propre individualité, s’unissent entre eux pour un projet commun : c’est la base de la démocratie, le pouvoir du peuple par le peuple, c’est le fait qu’il se donne des outils d’actions et d’initiatives. Dans toute démocratie, le rôle des associations, c’est d’être porteuse des droits non réalisés ou parfois bafoués des citoyens. D’autre part, c’est d’être un relais, un intermédiaire entre les citoyens émiettés, individualisés, et les pouvoirs politiques. Elles portent les aspirations et jouent un rôle de médiation. Elles essayent de peser, de faire pression, pour obtenir la réalisation de ces droits auprès de tel ou tel pouvoir. En ce sens là, elle est un fondement de la démocratie. »

Quant à Bernard Gilman, fils d’un grand voyageur, il garde le souvenir précieux, non pas d’un livre, mais de sa première bibliothèque de prêt transportable : « Je me souviens que lorsque j’étais à l’armée, j’avais sous mon lit une valise pleine de livres que je distribuais, que j’aimais faire partager. J’aimais lire, donc je partageais ce que je lisais. Si l’on m’avait dit à ce moment là : “Un jour tu seras responsable d’une ville où il faudra créer des bibliothèques dans les quartiers“, peut-être que j’aurais pris ça pour une utopie. Mais les bibliothèques de Grenoble sont peut-être nées de cette valise qui était sous mon lit à la caserne. »

Désymbolisation et resymbolisation

Une société est faite de liens entre ses membres, mais aussi de la présence, en arrière fond, de la reconnaissance commune d’une appartenance générale au monde des humains. C’est la base de ce qu’il y a de digne en chaque personne. C’est ce qui est altéré lorsqu’un système du monde promeut la néantisation de certains ou une hiérarchie des civilisations. Tous les militants reconnaissent l’importance de cette question. Guy Caussé, par exemple, cite des phrases qui l’ont particulièrement marqué dans son engagement : « celle de Camus dans La Peste : “L’Histoire des Hommes nous concerne tous“ et celle de Dostoïevski : “Nous sommes tous responsables des uns des autres, et moi plus que les autres“ ».

Quant à Jean-Jacques Kirkyacharian, il prend la bête par ses cornes :« Comment est-ce qu’on lutte contre le racisme ? Il me semble que c’est en exposant les idées et la critique du livre de Huntington33, en l’adaptant aux auditoires. (…) Il faut organiser la convergence des civilisations.

Resymboliser le monde humain, c’est construire des ponts entre les civilisations là où les nouveaux conquérants dépensent des moyens considérables pour construire des murs de morcellement et d’incompréhension (on y reviendra). Mais remettre en liens, c’est aussi, par exemple, réinventer des fraternités entre les générations. Ainsi Maurice Bonnet qui, à la CIPRA (Caisse interprofessionnelle paritaire des retraités des Alpes), a longtemps œuvré pour une meilleure prise en compte des retraités et des personnes âgées au sein de la société : « Le jour où vous ne pouvez plus produire vous n’êtes plus considéré. (…) Je pense à mon ami Jérôme Péllissier qui a écrit La nuit, tous les vieux sont gris34…. Alors il y a des initiatives. Par exemple, la Foulée blanche, est une manifestation importante : s’il n’y avait pas le bénévolat des aînés ruraux, ça ne pourrait pas se faire. Quand il y a le Festival du Film de montagne, qui est un festival où les films présentés sont merveilleux, s’il n’y avait pas l’aide des aînés ruraux, on ne pourrait pas… »

En fin de compte, il a semblé possible, dans une période favorable comme le fut la « période Dubedout », de produire des plus-values de dignité démocratiquement gérées, qui allaient changer l’air du temps :

« Ça paraît possible, pas forcément rapide, mais on se dit qu’on allait réussir à faire tomber la forteresse. C’est peut-être une situation propre à Grenoble. Des gens sont arrivés dans des responsabilités au même moment. Les copains qu’on avait quand on était étudiants, c’était tout un réseau de personnes qui croyaient à un moment donné que les choses allaient bouger. »

Oui, mais jusqu’où ? Est-ce que, au-delà des capacités de résistance et d’initiative qu’ils représentent, de tels grains de resymbolisation pourraient lever en masse et créer un autre état de la société, plus digne, plus éthique et plus démocratique ? Maryse Oudjaoudi évoque à ce sujet la possibilité de faire quelques pas en ce sens :

« C’est vrai qu’il y a eu cette période de la municipalité Dubedout. Beaucoup de choses qui paraissaient utopiques se sont mises en place : les centres de santé… Il y avait une façon de vouloir vivre la ville qui semblait réfléchie. La Villeneuve, c’était une utopie certes, mais une vraie utopie. (…) Soyons clairs, c’était peut-être plus une croyance des classes moyennes, du réseau PSU, qu’on allait changer le quotidien, que tous ensemble on allait changer l’organisation humaine, sans violence puisqu’on était non violents.35 » Mais aujourd’hui est un autre temps.

L’heure des militantismes résistants ?

Partons de la passagère émotion suscitée dans le public par les propos sincères de Monsieur Le Lay, alors patron de TF1 : « la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit (…).Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible ». S’agissant d’un livre36, il ne s’agissait pas de propos relâchés, mais d’une véritable conviction. Or le travail des militants est un travail pour la pensée, la complexité, la solidarité humaine, autrement dit la symbolisation dans les liens humains37. Il heurte donc frontalement la logique pavlovienne, ici exposée sans fards, et qui est au contraire un exemple fort du travail de désymbolisation accompli par une part des appareils de pouvoir. Ce n’est là qu’un exemple.

Dans ce contexte, les militants se démènent, ils râlent, ils pestent, mais aujourd’hui, ils perdent du terrain. L’humanitaire est présenté comme une variante de l’esprit d’entreprise, et parfois, il peut même en adopter le cynisme. De fait, peu de personnes se sont émues de voir la libération d’infirmières injustement emprisonnées dans une dictature pétrolière signer l’entrée d’un grand pays européen dans un jeu commercial trop clair, avec pour horizon le spectre d’une possible nouvelle guerre de conquête. Et cela nous amène au point suivant.

Les modernes guerres de conquête se présentent curieusement. Le Sous-commandant Marcos précisait, à propos de celle que connaît son pays, que cette fois-ci, il n’est plus question d’épées et d’arquebuses. Les nouveaux conquérants portent costumes trois pièces et attaché-case. Ce sont des juristes, des politiciens, des hommes d’affaires, des présidents de la République, des hommes-masques, des intellectuels de cour… Aujourd’hui, quelques uns des militants citent le livre de Samuel P. Huntington, que nous appelons Le choc des civilisation, puisque tel est le titre que lui a donné l’éditeur français, mais ils négligent souvent l’essentiel du programme, affiché dans le titre original : the Remaking of World Order38. Or, c’est bien de cela qu’il s’agit : remodeler une planète à la main des Maîtres du Monde.

La plupart des militants interviewés ont en commun une haute exigence pour la dignité de l’humain, et ils partagent plus ou moins une commune critique des dégâts portés à la culture par un ordre du monde qui tourne sur la mince pointe du profit privé entouré des divinités de la frivolité économique et du cynisme politique.

Ainsi, Marie-Jo Chappot : « Le militant dans le milieu social, c’est quelqu’un qui rappelle sans cesse que l’homme est au cœur de nos préoccupations, et que ce n’est pas le profit. (…) c’est un sacré défi ! », et Marie-Claire Vaneuville « Ce qu’on fait, c’est absolument contraire à l’air du temps. En ce sens, c’est subversif. Ça dérange. Les pressions sont financières. Quelque part, on est dans la résistance. Il faut être très vigilant car (le système) est pervers… » Et Michel Saillard : « Si un jour l’économie retrouve une certaine autonomie, au service de l’Homme et pas des actionnaires, peut-être que de ce retour au droit et à un fonctionnement normal peut découler une quantité de droits pour le citoyen moyen… »

Ce sont là des propos forts, mais, faute de mieux, ils ne renvoient le malheur qu’à une cause morale et atmosphérique, éventuellement à un vice du système.

Nous ne saurions pas prétendre être doué de plus de clairvoyance. L’auteur de ces lignes a écrit un livre, L’inhumanitaire39, qui témoignait de la destruction des liens humains et du renvoi de la société au magma, dans certains points du monde, au cours des années 1990. Mais ce tableau n’a pas été mis en relation avec d’autres séries de faits. On n’a pas souligné, par exemple, que “La Yougoslavie de Tito“ en général, et la Bosnie en particulier, étaient les exacts contre-exemples de la vision, par un Huntington, de l’incompatibilité naturelle des cultures. Et l’on n’a guère fait de cas du fait que la puissance économique de la Yougoslavie, et de la Serbie en particulier, liées à la qualité de leur sociétés civiles, constituaient un obstacle de taille pour le projet d’un nouvel ordre, dans ce flanc de l’Europe. Nous y pensions peu. D’autres, ailleurs, ne pensaient qu’à cela. The Remaking of World Order…

Ici, chez les militants, la Shoah était à elle seule l’antimonde. Dans nos sociétés démocratiques, l’extermination n’était plus apparue qu’à l’occasion d’insupportables accrocs, liés en particulier aux dernières guerres coloniales. Ils en hâtèrent d’ailleurs la fin. De fait, plusieurs des militants rencontrés, ont fait de la lutte contre les tortures et l’extermination en Algérie leur combat : Jo Briant, Guy Caussé, Pierre Fugain, Paul Muzart, ou encore Michel Saillard qui relate comme moment fondateur de son engagement, la rencontre avec Pierre-Henri Simon, « un homme fantastique, le premier à avoir écrit sur la torture en France. Il avait écrit un livre particulièrement fort : Portrait d’un officier. »40 Un livre qui fit scandale.

Après la fin des guerres coloniales, le paradigme de l’extermination avait presque disparu de nos démocraties, et l’on pourrait dire qu’en France, elle se réduisait à la question de la peine de mort : question autour de laquelle notre société apparut clivée plus ou moins selon les mêmes fractures que celles laissées par les guerres coloniales.

Et puis, les pôles de mobilisation se sont déplacés : ici vers les droits des femmes, les droits humains en général, le travail patient de démocratisation de la culture ; ailleurs vers les catastrophes humanitaires. Un militantisme politique est allé s’institutionnalisant avec l’arrivée de la gauche politique aux affaires. Ainsi, au fil des ans, notre société semblait moins nécessiter de militants, et la Résistance semblait une histoire déjà écrite. Mais les luttes anti – Le Pen, celles pour l’accueil digne des étrangers, les soutiens aux « sans », et les révoltes des chômeurs, annonçaient déjà la venue d’un autre temps. L’actuel.

Le 8 mars 2004 est arrivé, comme un murmure montant du territoire des hommes – Livres/libres du Farenheit 451 de François Truffaut, l’Appel des anciens résistants. Avec des mots que l’on n’entendait plus.

Ce texte solennel, signé de Lucie Aubrac, Raymond Aubrac, Henri Bartoli, Daniel Cordier, Philippe Dechartre, Georges Guingouin, Stéphane Hessel, Maurice Kriegel-Valrimont, Lise London, Georges Séguy, Germaine Tillion, Jean-Pierre Vernant, Maurice Voutey, appelait à célébrer l’actualité de la Résistance, et faisait aux nouvelles générations la proposition qu’elles accomplissent « trois gestes humanistes et profondément politiques au sens vrai du terme, pour que la flamme de la Résistance ne s’éteigne jamais »41. Le message se terminait par une adresse aux plus jeunes : « Plus que jamais, à ceux et celles qui feront le siècle qui commence, nous voulons dire avec notre affection :  » Créer, c’est résister. Résister, c’est créer  » ».

La même année est sorti le film Les Réquisitions de Marseille (mesure provisoire)42 qui relate, avec les acteurs de l’époque, comment Raymond Aubrac, nommé Commissaire régional de la République à la libération de Marseille a décidé la réquisition de 15 grandes usines stratégiques de la ville, comment ce pool industriel a été géré avec une efficacité économique sans précédant par les ouvriers et les ingénieurs, et comment cette expérience, débordant la simple implication dans l’espace du travail, est devenue un exemple d’une telle portée culturelle qu’on s’est empressé de l’effacer43

En septembre 2006, Raymond Aubrac, accompagné de Sebastien Jousse, réalisateur du film, est venu à la Bourse du travail de Paris commenter ce film pour nous. Il revenait d’une autre rencontre semblable, à Saint Martin d’Hères. Voici ce que furent alors certains de ses mots :

« Le film a une connotation un peu triste, mais personnellement, pour moi, après l’avoir vu un certain nombre de fois, c’est un film optimiste. Pourquoi ? C’est une démonstration, qui ressemble à un morceau d’utopie mais qui en réalité est valable dans toutes les circonstances, qu’un certain nombre d’hommes et de femmes, qui travaillent dans un objectif sur lequel ils sont tous d’accord, avec un esprit de solidarité, de sacrifice et de coopération, eh ! bien ! Ça marche ! L’expérience l’a démontré. Quand on manquait de personnel dans ces usines, c’étaient les salariés des usines qui faisaient signe à leur copains ailleurs en France, de venir travailler là. C’est vrai qu’ils travaillaient 60 – 65 heures. On posait un problème, dans un atelier. “ Voilà la tache à accomplir. Qu’est ce que vous en pensez ?“ Et les gens décidaient eux-mêmes. C’est une démonstration qui reste valable… Avec certaines conditions, naturellement. C’est ma conclusion personnelle. D’ailleurs, il y a une preuve que c’est une démonstration valable, c’est qu’on n’en parle pas beaucoup. C’est une très bonne preuve ».

Oui, résister, c’est créer.

1 Texte paru dans le livre Résister. Militer, publié par le Musée de la Résistance et de la déportation de l’Isère et le Musée des droits de l’homme à Grenoble (décembre 2007), en accompagnement de l’exposition du Musée Dauphinois, Rester libres !

2 Le Westland Lysander, avion de petite taille aux capacités modestes qui se pilotait souvent de nuit à vue, était utilisé pour des opérations secrètes, notamment avec la Résistance française, en utilisant des terrains clandestins

3 Nous employons les concepts de symbolisation et resymbolisation dans un sens anthropologique. Dans son étymologie, le mot symbole signifie ce qui fait lien dans un ensemble d’éléments épars mais appartenant à une même forme fondamentale. Un nom patronymique fait ainsi exister un rapport de filiation par dessus l’abîme qui sépare naturellement les générations. Dans ce sens, le mot de passe est l’exemple même d’un acte de symbolisation car il permet de reconnaître avec certitude une commune appartenance dans une organisation dont les membres ne se connaissent pas autrement.

4 Pierre Fugain, Ici l’ombre. Historique et action de Coty – réseau de renseignements des forces françaises combattantes pendant la guerre de libération, Grenoble : Impr. du Centre Régional de Documentation Pédagogique, 1971. – 122 p.

5 En novembre 1943, Guy Éclache est devenu le responsable régional des Jeunes de l’Europe nouvelle, recruteur pour la Waffen-SS et agent de la Gestapo. En juin 1944 il a organisé les Jeunes de l’Europe nouvelle de Grenoble en un groupe armé d’une trentaine d’hommes qui ont torturé, assassiné et pillé à Grenoble et dans sa région pour le compte des Allemands. Et il a activement participé à de très nombreuses arrestations de résistants, de Juifs, d’otages. D’après © Musée de la Résistance et de la Déportation de l’Isère, et © 1939 1945 l’Isère en Résistance, l’espace et l’histoire, Editions Le Dauphiné Libéré

6 Les FTP – MOI : Francs Tireurs et Partisans de la Main d’Œuvre Immigrée.

7 Buenaventura Durruti y Domingo fut une grande figure de l’anarchisme espagnol. À Barcelone, il aida à la coordination de la résistance face au coup d’état franquiste. En Juillet 1936, il constitua ce qui fut ensuite connu comme la Colonne Durruti qui, contre la conviction de son chef, fut arrêtée dans son mouvement pour libérer Zaragoza.

8 L’esprit de suite. Henri Alleg relate comment, très jeune homme, il arrive seul dans une Rome couverte d’affiche à l’effigie de Duce, et comment il apostrophe de telle manière l’hôte d’un bâtiment universitaire où il pensait passer la nuit et qui lui demande de répondre à un questionnaire qui répond lui-même aux “règles de race“, qu’un homme plus âgé, juif comme lui, lui conseille de simplement mentir. Colère redoublée du jeune Alleg qui loin de quitter le lieu installe sa tente sur la pelouse de l’établissement (Henri Alleg, Mémoire algérienne, Stock, 2005, pages 35 – 37. et B. Doray, La dignité…, Op. cit, page 303).

9 Ainsi en est-il des porteurs de dignité : Galina Bandajevskaya, épouse du professeur Yuri Bandazhevsky « On disait : « un homme normal n’irait pas avec sa famille s’installer à Gomel. Un homme normal n’élèverait pas des hamsters et des rats dans son appartement. Un homme normal n’emmènerait pas sa femme dans les villages contaminés… » B. Doray, La dignité, les debouts de l’utopie, la dispute, 2006, page 224. Et Henri Alleg : « Voilà : j’allais mourir, mais je n’avais aucune espèce d’inquiétude sur l’avenir général du combat. Alors, quand le Capitaine Faulques, l’un des tortionnaires, me dit, après les tortures : “Si c’est vous qui gagnez, qu’est-ce que vous allez faire de types comme moi“, ça m’ouvrait tout un champ de réflexions sur ce qui se passait dans la tête des tortionnaire » La Dignité, idem, page 307.

10 Voilà, poème écrit en prison.

11 Sans vouloir pathologiser les sentiments des anciennes “bonnes à tout faire“ dans l’univers bourgeois de leur maîtres, on pourra se référer au grand texte du psychiatre militant Louis le Guillant, récemment réédité : Incidences pathologiques de la condition de bonne à tout faire, dans Louis le Guillant, le drame humain du travail – essai de psychopathologie du travail, préface de Yves Clot, Éres, 2006. 12 Maryvonne David-Jougneau a développé finement cette problématique dans Le dissident et l’institution, ou Alice au pays des merveilles, L‘harmattan, Paris, 1989.

13 Ce terme, « porteur de dignité » est au centre de l’ouvrage La dignité… (op. cit.).

14 Ce terme, destinataire de secours, est emprunté ici à Mikhaïl Bakhtine, historien et théoricien russe de la littérature (1895 – 1975). Il qualifie le destinataire de ce que certains psychologues du travail (Yves Clot) désignent comme la dimension « transpersonnelle » des activités humaines. Explication : presque tous les actes humains, qu’ils soient des actes de parole ou d’autres, sont adressés à d’autres sujets connus ou non. C’est ce que l’on appelle l’intersubjectivité. Le destinataire de secours correspond à une autre dimension, moins circonstancielle. C’est ce que l’on appelle la fonction tièrce, en psychanalyse. Il s’agit d’une instance dont la présence est inhérente à l’échange et qui nous relie pratiquement et imaginairement à une appartenance plus générale : disons, à notre humanité. C’est le lieu fondamental de la dignité (Cf. B. Doray, La dignité…, Op. cit., pages 359 – 360). Les actes du militant sont particulièrement lestés de cette dimension-là.

Dans le cas de Pierre Fugain, elle est d’autant plus puissante et cohérente qu’aucune figure tutélaire, divine ou doctrinale, ne s’interpose pour assigner le sujet, et le soulager du devoir d’être un sujet en personne. L’antifascisme, étendu à toutes les urgences humaines marquées du coin de la violence sociale et de l’exclusion, et probablement arrimé initialement à la hargne maternelle contre l’arrogance et la suffisance des puissants, est devenu un référent unificateur, le pourvoyeur de sens, d’énergie et d’émotions profondes : « Il n’y avait pas de clivage à faire entre la vie de militant, la vie de résistant ensuite, la vie de militant de nouveau et la vie de médecin, et la vie de père de famille. C’était une seule et même vie active, où tout y était. »

15 http://www.michelfugain.com

16 Le 8 août 1951, Henri Martin, ancien résistant FTP, qui s’était engagé en Indochine pour combattre les Japonais à la fin 1945 et qui s’est trouvé en fait participer à la très sale guerre française, au côté d’anciens vichystes et d’anciens nazis engagés dans la Légion étrangère. Revenu en France en décembre 1946, il a distribué des tracts à Toulon invitant les marins à réclamer la cessation de la guère en Indochine. Il est arrêté et condamné à 5 ans de prison et à la dégradation militaire. Le PCF a pris sa défense, ainsi qu’un comité d’intellectuels dont Jean-Paul Sartre.

17 Paul Muzard relate des scènes plus dures, à partir de 1956, lorsque l’on a bouclé des quartiers habités par des Algériens : « Un Algérien, qui est un copain, m’a dit qu’il s’est trouvé dans la rue Très-Cloîtres, et qu’il a entendu une femme dans les étages qui a dit aux policiers : “Tuez-les tous !“ »

18 Selon le récit, « Œdipe » est le nom que lui donna le Roi de Corinthe lorsqu’il fut recueilli : « celui qui a les pieds enflés ».

19 Cf. Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, Les Ghettos du Gotha, comment la bourgeoisie défend ses espaces, Seuil, 2007.

20 Bernard Lazare est né à Nîmes, dans une famille de la bourgeoisie juive assimilée. En réaction à la publication de La France juive d’Édouard Drumon (1886), il a publié en 1894 L’antisémitisme, son histoire et ses causes. Très vite, convaincu de l’innocence d’Alfred Dreyfus, il a écrit en 1896 une brochure intitulée Une erreur judiciaire, la vérité sur l »affaire Dreyfus, et il convaincra alors Emile Zola de se lancer dans la bataille.

21 L’année de la mort de Joseph Staline (1953), le procès des « blouses blanches » où fut dénoncée une prétendue conjuration juive contre la vie de ce dernier, a marqué l’acmé de l’antisémitisme stalinien.

22 Ce parvis a été inauguré par un colloque imposant, les 6 et 7 novembre 1998.

23 Voir à ce propos, Michel Teretschenko : Un si fragile vernis d’humanité : Banalité du mal, banalité du bien, La découverte, 2006. 24 Nous pensons ici à la remarque de l’artiste plasticien Bruce Clarke, qui a proposé un Jardin de la mémoire au Rwanda, et qui venait d’évoquer, dans un entretien, l’effacement génocidaire d’une partie de sa filiation maternelle juive : « Bien sûr, notre histoire compte, mais j’aimerais bien penser que je fais ce que je fais de manière clairvoyante, pour des engagements politiques, et pas principalement pour y projeter une problématique personnelle ! » : B. Doray, La dignité, La dispute, 2006, page 256.

25 Daniel Hollard a publié avec Jean Giard un ouvrage dédié au GO (Mouvement Grenoble Objectif 95 puis Grenoble Citoyenneté) qui visait à « une société politique réelle et présente, celle du renouveau du système partisan et surtout celle de la réhabilitation des citoyens au cours de l’action publique ». Jean Giard, Daniel Hollard, Recherche du citoyen, Histoire(s) de GO, l’Harmattan, Questions contemporaines.

26 Nous pourrions ajouter qu’il est des actes parfaitement involontaires qui ouvrent aussi à une vie militante active. C’est le cas de ce réflexe funeste qui amena Alice Vachet à se retenir à la tarte qu’elle portait plutôt qu’à une rampe lorsqu’elle a descendu les sept marches d’un escalier de couvent qui lui ont brisé le dos. Devenue paraplégique, elle découvrit une militance roborative, l’Association des paralysés de France où elle a exercer de grandes responsabilités. À la différence de la plupart des autres associations dont l’action est dédiée à des populations en souffrance, l’APF est directement l’instrument de lutte des principaux intéressés. 27 Jean-Claude Duclos, Histoire, mémoire, musées et mémoriaux, en France et à Grenoble en particulier, dans Memorial democratic, Polítiques pùbliques de la memòria, Generalitat de Catalunya Barcelona, 17 – 20 octobre 2007, Facultat de Geografia i Història Universitat de Barcelona

28 « La culture populaire ne saurait être qu’une culture commune à tout un peuple : commune aux intellectuels, aux cadres, aux masses. Elle n’est pas à distribuer. Il faut la vivre ensemble pour la créer. (…) À l’origine de la formation de notre équipe, il y a une révolte de la séparation de la culture et du peuple, de l’enseignement et de la vie. Depuis longtemps, il nous était apparu que cet état de choses était insupportable. Mais la Résistance nous a fait prendre conscience de notre opposition. Ouvriers syndicalistes, dans le maquis, nous avons vécu une vie fraternelle avec des ingénieurs, des militaires, des intellectuels. Nous avons senti ce qui nous unissait et aussi ce qui nous séparait. Ensemble nous avons eu l’occasion et le temps de lire, de réfléchir et d’échanger des idées. (…) Intellectuels et manuels, nous défendions les mêmes valeurs ; nous n’avions pas le même langage. Nous n’avions pas une culture commune… » Extraits du Manifeste de Peuple et Culture de 1945. 29 Dans le sens où Freud a pu parler de kulturarbeit, terme que l’on peut traduire par travail de la culture, ou travail de la civilisation. 30 Formule employée en hommage au psychanalyste Serge Leclaire : Le Pays de l’autre, Seuil, 1991. 31 Les valeurs de la dignité humaine traversent ainsi des domaines d’activité différents. Ainsi, dans son témoignage, René Schaerer a-t-il parlé de l’éthique de son travail avec les malades leucémiques, mais il a évoqué aussi son action de solidarité médicale avec les grévistes de la faim algériens des années 1960. Dans son association Jusqu’à la mort, accompagner la vie, il a eu comme compagnon de route Michel Philibert qui, lui-même, n’a pas seulement laissé la marque de son action dans la politique culturelle de la ville, mais qui a aussi impulsé des initiatives fortes dans le domaine de la prise en charge des personnes âgées… L’éthique se réalise dans des compétences sectorielles, mais dans son fond, elle ne se découpe pas. 32 La capacité d’aller longtemps à contre-courant se retrouve dans tous les domaines de l’action militante. Ainsi par exemple Juliette Boucherie, fondatrice de la fédération Rhones-Alpes de protection de la nature (FRAPNA) : « Le militant écologiste fait une espèce de résistance au consensus général qui veut que l’on consomme de plus en plus, que l’on prenne de plus en plus sa voiture, que l’on gaspille de plus en plus de papier, etc. Donc [le militant] veut qu’on arrive à moins de pollutions et moins de gaspillage, et aussi s’intéresse aussi au Tiers-Monde qui est littéralement pillé pour la satisfaction de besoins complètement artificiels dans les pays développés. » 33 Samuel P. Hungtinton, Le choc des civilisations, Odile Jacob, 1996. 34 Jérôme Pellissier, La nuit, tous les vieux sont gris, Bibliphane / Daniei Radford. 35 À ce propos, le pasteur Paul Keller, qui a débuté une activité militante dans sa jeunesse à la CIMADE en accompagnant des familles juives en transit vers l’Espagne et qui a été l’animateur de multiples initiatives citoyennes en Isère se réfère à l’un de ses maîtres, Paul Ricoeur (il a aussi connu l’enseignement de Georges Canguilhem et de Jean Hyppolite), en misant sur la « stratégies des brèches » : pas l’idée d’un grand chambardement, mais de l’efficacité des traces : « ouvrir des brèches, donc être attentif à ce qui ouvre vers autre chose, sur de l’avenir… » 36 Les dirigeants face au changement, Editions du Huitième jour, 2004. 37 Le mot « symbole » vient du grec. Sun-bolein signifie jeter ensemble, c’est-à-dire qu’il s’agit d’un mouvement contradictoire par lequel les fragments d’une forme originaire sont dispersées, mais peuvent se reconnaître entre eux, car ils peuvent ensuite se réaccorder les uns aux autres à la manière d’un puzzle. Dans une société secrète, par exemple, ces morceaux de l’ensemble peuvent être l’équivalent d’un mot de passe. Plus généralement, dans une visée anthropologique large, on peut dire qu’il y a symbolisation – dans le sens éthymologique que j’indique -, chaque fois que la Culture trame une continuité par-delà les ruptures ou les séparations. Par exemple, le nom est un symbole qui établit une transmission et une continuité, là où la nature impose la discontinuité des générations.

38 Samuel P. Huntington, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order. New York : Simon & Schuster, 1996. Une première version de ce texte avait été publiée par la revue Foreign Affairs sous le titre, The Clash of Civilizations à l’été 1993 soit au début du siège de Sarajevo (5 avril 1992 – 29 février 1996).

39 Bernard Doray, L’inhumanitaire, le cannibalisme guerrier à l’ère néolibérale, La dispute, 2000.

40 Pierre-Henri Simon a écrit Contre la torture au Seuil, Paris, en 1957, soit quelques mois avant La Question de Henri Alleg (Editions de Minuit, 1958) qui décrivait précisément ce qu’il avait subi en juin-juillet 1956 au centre de « tri » et de tortures d’El Biard.

41 C’était un appel « aux éducateurs, mouvements sociaux, collectivités publiques, créateurs, citoyens, exploités, humiliés, à célébrer ensemble l’anniversaire du programme du Conseil national de la Résistance (C.N.R.) adopté dans la clandestinité le 15 mars 1944 : Sécurité sociale et retraites généralisées, contrôle des féodalités économiques, droit à la culture et à l’éducation pour tous, une presse délivrée de l’argent et de la corruption, des lois sociales ouvrières et agricoles…) ». Un appel « aux mouvements, partis, associations, institutions et syndicats héritiers de la Résistance pour définir ensemble un nouveau « Programme de Résistance » pour notre siècle ». Et un appel lancé à toutes les générations pour « une véritable insurrection pacifique contre les moyens de communication masse, contrôlés par des intérêts privés » et « qui ne proposent comme horizon pour notre jeunesse que la consommation marchande, le mépris des plus faibles et de la culture, l’amnésie généralisée et la compétition à outrance de tous contre tous ».

42 Les Réquisitions de Marseille (mesure provisoire) Sébastien Jousse et Luc Joulé, Les productions de l’œil sauvage, 2004.

43 Raymond Aubrac, Où la mémoire s’attarde, Odile Jacob, pages 172 – 180.